Un Montréal baroque à l’italienne

Portrait de Baldassare Castiglione par Raphaël, probablement à l’hiver 1514-1515
Photo: Domaine public Portrait de Baldassare Castiglione par Raphaël, probablement à l’hiver 1514-1515

Le festival Montréal baroque quittera les lieux habituels, du 20 au 23 juin, pour se tenir dans la Petite Italie. Il est vrai que la thématique puise dans la Renaissance italienne son concept rassembleur : la sprezzatura. Quatre journées sur sprezzatura à Montréal ? Difficile à vendre ! Autant commencer par expliquer de quoi il s’agit. À Montréal baroque, le mot est encadré par deux descriptions. En français, cela donne « Une désinvolte nonchalance » et en anglais, un savoureux mélange avec « A certain “je ne scais quoiˮ » (sic !).

Si Montréal baroque fait voisiner les noms de Vivaldi, Monteverdi, Gesulado, Caccini et Trabaci, ceux-ci sont les metteurs en ondes musicales d’un concept défini par un écrivain et diplomate de la Renaissance italienne, Baldassare Castiglione (1478-1529). Dans son Livre du courtisan, paru en 1528, il conceptualise la sprezzatura comme l’une des habiletés principales de l’homme de cour.

Une application artistique

Au-delà de la vie mondaine du XVIe siècle, la sprezzatura a beaucoup de rapports avec la musique. Car ce terme, que l’on traduit officiellement par nonchalance, consiste essentiellement à faire paraître simples ou anodines des choses ou réalisations difficiles ou complexes.

Bien préparer quelque chose que l’on laisse paraître spontané, improvisé, facile… La sprezzatura s’applique évidemment aux arts. Cela vaut pour la littérature. Tant d’écrivains se targuent d’une inspiration au fil de la plume, mais travaillent et retravaillent inlassablement leurs manuscrits. En musique, c’est Giulio Caccini qui, dans la préface du Nuove Musiche, a repris le terme lui-même, parlant de la « nobile sprezzatura di canto ». Il décrit ainsi ses airs d’opéra parés d’une légèreté dénuée d’effort apparent.

Une autre application musicale qui découle du livre de Castiglione est la possibilité, par un détachement feint, de cacher ses pensées ou sentiments véritables. Cette attitude a trouvé dans les danses de cour un terrain d’expression propice, ce qui explique la contribution des Jardins chorégraphiques de la danseuse, dramaturge et chorégraphe Marie-Nathalie Lacoursière à deux des projets majeurs de cette édition 2019 de Montréal baroque : le grand concert de clôture, dimanche 23 juin à 17 h au théâtre Le Château, avec pour titre Il Cortegiano, autour de Baldassare Castiglione, habillé de compositions de Ciconia, Binchois, Dufay, Gabrieli, Caccini, pour voix, flûtes, violes, harpe, cornet et percussions, et le seul concert français, Rien du tout, un opéra de chambre autour d’oeuvres de Lully, Rameau et Campra pour soprano, violons, hautbois, violoncelle et clavecin, présenté samedi à 20 h au café Tricot Principal.

Un territoire à défricher

Si les lieux des concerts vous paraissent peu communs, la chose est voulue. Jointe à Copenhague, où elle était en tournée avec les Voix humaines, Susie Napper, fondatrice de Montréal baroque et codirectrice artistique, avec Matthias Maute, de l’événement, a l’habitude de nous prendre à contre-pied. « J’ai visité la Petite Italie et j’ai trouvé des lieux surprenants. Cela fait partie du festival de faire découvrir des bâtiments intéressants de Montréal. »

Le centre névralgique se situera donc cette année à l’église Madonna della Difesa, ou Notre-Dame-de-la-Défense, au 6800, rue Henri-Julien, au coin de la rue Dante, près de la station et du marché Jean-Talon. « C’est une église extraordinaire, une acoustique qui convient parfaitement à Monteverdi. Nous allons ouvrir avec neuf trompettes et tambours, cela va être extraordinaire. Il y a des peintures murales du même artiste québécois qui a peint Saint-Léon-de-Westmount : c’est un endroit magnifique. »

Susie Napper concède que ce déplacement est risqué : « Je sais que changer de lieu est très dangereux et j’espère que le public va suivre. C’est un quartier pas toujours très bien connu, mais il y a tant de contrastes, avec des endroits très modernes et des lieux qui nous font sentir à Palerme en 1750. » Pour les concerts intimes de 21 h, la crypte de la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours sera remplacée par une chapelle à côté de l’église.

Pour attirer le public, Susie Napper et Matthias Maute pourront compter sur des appuis aussi particuliers qu’impressionnants : « La chef de cuisine Elena Faita a offert ses dons et talents au Festival et organisera un banquet italien musical dans le parc Dante, samedi à 18 h 30. Elle fera la cuisine pour tout le monde. Nous avons donc modifié les horaires des concerts en fonction de cet événement. » C’est ainsi que le Livre VIII des Madrigaux de Monteverdi sera présenté dès 17 h par l’ensemble Tenet Vocal Artists, le Studio de musique ancienne de Montréal et les instrumentistes Davide Monti, David Greenberg, Maria Cleary, Antoine Malette-Chénier, Michel Angers et le Consort des Voix humaines.

Le banquet musical sera servi à 250 personnes, qui acquitteront un droit d’entrée de 10 dollars, reversés au festival. « Elena a 73 ans, elle a une énergie formidable et adore faire la fête », s’enthousiasme Susie Napper. Dans la foulée du banquet, les mélomanes pourront se rendre à pied, « dans un endroit très moderne », au concert Rien du tout, imaginé par Marie-Nathalie Lacoursière.

Le festival sera ouvert jeudi par un grand concert d’oeuvres chorales sacrées regroupant le Magnificat et le Gloria de Vivaldi et le Magnificat Heinichen, dirigés par Matthias Maute, avec son ensemble Caprice. Les cinq chanteurs de Tenet Vocal Artists, « un des rares groupes aux États-Unis spécialisés dans le chant de la Renaissance et de l’époque baroque », invités vedettes de cette édition, assumeront les solos.

Tout le festival découle du thème trouvé par Susie Napper. « Autour du titre, que j’ai diffusé autour de moi, des musiciens m’ont fait des propositions. Par exemple, Dorothea Venturaa conçu le projet autour de Castiglione avec Marie-Nathalie Lacoursière. Depuis des années, aussi, j’ai voulu présenter les violonistes Davide Monti et David Greenberg, des passionnés de l’improvisation. Je les ai contactés par courriel et, l’un adorant l’autre à travers leurs enregistrements respectifs, ils sont ravis de se rencontrer. »

Outre les grands concerts, Montréal baroque proposera comme à l’habitude de nombreuses activités familiales et gratuites en journée le samedi et le dimanche. Avec un « Marathon musical » dès samedi à 9 h, permettant de chanter le Magnificat de Vivaldi sous la direction de Matthias Maute, des improvisations sur les Quatre saisons à 11 h, de la cuisine italienne, des chansons napolitaines, du luth au square Philips, un « mini-festival 100 cordes pincées et un archet », et même « Conversations sournoises » autour de « la prétention du baroque italien ».

Cinq rendez-vous à ne pas manquer

Sprezzatura Veneziana. Oeuvres de Vivaldi et Heinichen pour solistes, choeur et orchestre. Ensemble Caprice, Tenet Vocal Artists, Ensemble vocal Arts-Québec. Matthias Maute. À l’église Madonna della Difesa, jeudi 20 juin à 19 h.

Ercole, Cupido, Furiae e Apollo. Oeuvres de Castello, Cima, Strozzi, Ucellini et Trabaci pour violons, violes et triple harpes. Par Davide Monti, David Greenberg, Maria Cleary, Antoine Malette-Chénier et le Consort des Voix humaines. À l’église Madonna della Difesa, vendredi 21 juin à 19 h.

Amore e Guerra II. Madrigali, Libro VIII de Claudio Monteverdi. Par Tenet Vocal Artists, le Studio de musique ancienne de Montréal, etc. À l’église Madonna della Difesa, samedi 22 juin à 17 h.

Banchetto Musicale. Au parc Dante, samedi 22 juin à 18 h 30.

Il Cortegiano. Comédie et danse avec oeuvres de Ciconia, Binchois, Dufay, Gabrieli, Caccini pour voix, flûtes, violes, harpe, cornetto et percussions. Par Alkemia, Flûte Alors !, Les Voix humaines et Les Jardins chorégraphiques. Au théâtre Le Château, dimanche 23 juin à 17 h.