5sang14, la force du nombre

White-B, Lost, Gaza, MB et Random se connaissent depuis l’école secondaire, sont tous originaires de quartiers différents, mais se sont tous retrouvés autour de leur passion pour le rap.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir White-B, Lost, Gaza, MB et Random se connaissent depuis l’école secondaire, sont tous originaires de quartiers différents, mais se sont tous retrouvés autour de leur passion pour le rap.

À eux cinq, ils ont érigé un répertoire de quelques centaines de chansons et cumulent des millions d’écoutes sur les plateformes Web. Pourtant, ces vedettes du rap demeurent encore dans l’ombre de notre scène musicale. Mais plus pour longtemps : phénomènes du rap underground montréalais, White-B, Lost, Gaza, MB et Random s’offriront samedi soir un premier MTelus à l’invitation des Francos, formidable démonstration de force de ce collectif nommé 5sang14, qui n’entend pas rester sur la touche à l’heure où le hip-hop québécois a le vent en poupe.

Lost, White-B et MB sont arrivés à l’heure au rendez-vous donné sous un pavillon du parc Jarry. On discute des succès des Raptors en attendant Gaza et Random, qui cherchent encore notre abri près des courts de basketball, en cet après-midi d’un printemps maussade.

Les cinq enfin réunis, l’entrevue peut commencer. Ce moment s’est fait attendre : ils sont difficiles à joindre, comme certains autres de leurs confrères de cette scène rap underground. Autogérés, autoproduits, travaillant en circuit fermé avec une toute petite équipe, sans attaché de presse. Les voilà pourtant aujourd’hui accompagnés de leur nouvelle relationniste, prêts à discuter de leur travail et du MTelus qu’ils entendent remplir samedi, à l’affiche des Francos.

Quiconque s’intéresse sérieusement au rap québécois ne peut ignorer ce que les membres du 5sang14 ont accompli ces dernières années. C’est la force du nombre : la chanson PRMF, de White-B, a été visionnée plus de 4,8 millions de fois sur YouTube en deux ans, sans aucune autre diffusion que le Web ou les radios spécialisées — à titre de comparaison, le succès de radio commerciale Toutes les femmes savent danser, de Loud, a été visionnée 5,6 millions de fois.

La ballade trap La folle, de Gaza (collaboration avec MB et White-B) : plus de 3,5 millions de fois, presque autant que Mauvais garçons, encore de White-B. La bombe au refrain pop Bando, de Lost, White-B et MB, frôle les 2,5 millions. Une dizaine d’autres de leurs fraîches productions rap n’ayant rien à envier à celles de Futureou de PNL approchent le million de visionnements.

Sortir de l’ombre

« Je pense qu’on a été capables de s’établir une base de fans très solide, en groupe ou en solo », explique MB. L’euphémisme ! « La question est d’avoir la reconnaissance de l’industrie et de rejoindre encore plus de monde », d’où cette entrevue, et quelques autres encore, accordées à des médias « généralistes ». « On essaie d’aller encore plus loin en s’adressant à ceux qui auraient des préjugés [à l’endroit de notre travail], pour qu’ils comprennent notre musique, notre art. Ensuite, je peux comprendre qu’à la première écoute, certains puissent se dire : “ Ah, des gars comme ça… ” »

Des gars qui ne font pas dans le rap bonbon, pour dire les choses clairement. « On a commencé à faire le rap qu’on écoute, le rap [aux textes plus crus], on vient de ce milieu-là [des quartiers plus difficiles] ; forcément, tu commences de cette façon à faire de la musique », explique Lost, reconnu comme l’un des meilleurs paroliers du rap montréalais.

On essaie d’aller encore plus loin en s’adressant à ceux qui auraient des préjugés [à l’endroit de notre travail], pour qu’ils comprennent notre musique, notre art. Ensuite, je peux comprendre qu’à la première écoute, certains puissent se dire : “Ah, des gars comme ça…”

Ils se connaissent tous depuis l’école secondaire, sont tous originaires de quartiers différents — par exemple, Cartierville, où Lost et Gaza ont profité des ateliers que leur donnait Dramatik, de Muzion : « Un de ceux, de cette génération de rappeurs, qui ont fait le travail avec les jeunes, qui ont transmis cette passion, cette manière de travailler, cette volonté de ne jamais lâcher, c’est précieux », dit Gaza. Ils se sont tous retrouvés autour de leur passion pour le rap, notamment celui du fameux groupe français Sexion d’Assaut, « un groupe soudé, qui faisait tout ensemble », dit Random, vantant les qualités lyriques du groupe dont faisait partie Maître Gims.

Les premiers enregistrements des membres du 5sang14 exploraient abondamment les côtés sombres de la vie dans leurs quartiers, un stigmate de violence et de substances qui les suit encore : « Oui, y a encore des préjugés, mais ils sont des deux côtés », reconnaît White-B, qui vient de lancer un excellent BLACKLIST, quelques semaines seulement après la parution du premier microalbum officiel du collectif, 5 mai. « Y a des gens qui perçoivent [notre travail] d’une certaine manière, mais à l’inverse, y a aussi des artistes qui [ont des préjugés] à l’endroit de l’industrie [musicale] et de leurs représentants », poursuit le MC. Sortir de l’ombre, s’ouvrir un peu, est une manière pour eux de faire un pas en direction de l’autre.

L’importance de l’image

De franchir ce pas jusqu’au parc Jarry en cet après-midi maussade de printemps, par exemple. « Nous avons tous à y gagner, estime White-B. Nous-mêmes avons décidé de prendre [notre carrière musicale] plus au sérieux, donc de s’entourer de gens qui avaient de l’expérience. » Lost poursuit : « Ce n’est pas seulement pour vendre plus de billets de spectacle. C’est pour changer notre image. Ça fait assez longtemps qu’on fait du rap, on veut que ça aboutisse à quelque chose de sérieux. On devait faire ce cheminement. »

Qui se traduit aussi par des productions récentes nettement moins crues qu’à leurs débuts. « Ce n’est pas quelque chose qui survient du jour au lendemain, explique à nouveau Lost. C’est dû à l’expérience : c’est normal qu’arrivé à un niveau, après des millions de streams, on comprenne qu’il y a certains beats, certains choix artistiques, certaines chansons finalement, qui touchent les gens plus que d’autres. […] Tu t’adaptes à un nouveau public, qui n’est pas forcément le public qui te suivait à tes débuts, tout en gardant ton identité — on n’essaie pas d’entrer dans un moule pour ressembler aux autres, c’est seulement qu’on comprend que certaines manières d’expliquer [notre réalité] rejoignent beaucoup plus de personnes. »

C’est beaucoup ça, sortir de l’underground, au moment même où l’industrie est forcée de reconnaître que le rap québécois est aujourd’hui une force culturelle et économique : « Les rappeurs ont changé, aussi, dit MB. Ils voient qu’on peut en vivre, de ce métier. Ils voient que donner un show, c’est important. L’image, c’est important. Et même nous, on est conscients qu’un concert doit bien se dérouler, notre entourage aussi en prend conscience. Tout le monde comprend que pour nous, les jeunes des quartiers un peu plus difficiles, le rap est une manière de réussir. »

5sang14

Dans le cadre des Francos de Montréal, au MTelus, samedi, 21 h