Billie Eilish à la Place Bell: Laissez-la chuchoter

Quinze mois après avoir visité le Théâtre Corona, Billie Eilish s’offrait la Place Bell, franchement déjà trop petite pour le succès qu’elle obtient, ravissant une foule essentiellement du même âge qu’elle avec son attitude aussi frondeuse que fragile.
Photo: Frazer Harrison Getty Images Agence France-Presse Quinze mois après avoir visité le Théâtre Corona, Billie Eilish s’offrait la Place Bell, franchement déjà trop petite pour le succès qu’elle obtient, ravissant une foule essentiellement du même âge qu’elle avec son attitude aussi frondeuse que fragile.

À choisir entre ses ballades frêles et ses inquiétantes chansons pop noyées dans les basses fréquences, Billie Eilish a choisi de lancer son concert hier soir avec une salve de basses. Quinze mois après avoir visité le Théâtre Corona, la nouvelle icône adolescente s’offrait la Place Bell, franchement déjà trop petite pour le succès qu’elle obtient, ravissant une foule essentiellement du même âge qu’elle avec son attitude aussi frondeuse que fragile.

Les salves de basses, donc, qui accompagnaient le potentiel succès estival Bad Guy offert en ouverture, puis My Strange Addiction et You Should See Me in a Crown. On n’entendait qu’elles en ce début de concert. Ça, et les cris stridents des fans.

L’Américaine de dix-sept ans, la première artiste née au 21e siècle dont l’album atteint la première place des ventes du Billboard 200 comme le rappelait récemment le Globe & Mail, n’est pas une chanteuse à voix, elle sera la première à l’admettre. La plupart du temps, sur son premier album When We All Fall Asleep, Where Do We Go, elle susurre, elle chante dans le creux de l’oreille, sur un ton parfois désespéré, souvent meurtri. On l’apprécie l’entendre dans un casque d’écoute; le défi, hier soir, fut de transposer cet univers d’angoisses adolescentes, de peines et colères d'amour et de troubles de santé mentale (à propos desquels elle s'est longuement exprimée dans les médias) sur une grande scène.

Et devant une armée d’admirateurs emballés. Durant les vingt premières minutes du concert, on n’entendait rien de sa voix, alors que le public chantait mot pour mot pour elle ses succès, à tel point qu’on s’est demandé un instant si son micro était bel et bien allumé. Au moins, Eilish avait de la prestance : la musicienne, sobrement vêtue d’un large t-shirt et de bermudas noirs (les habits nettement plus colorés qu’elle arbore sur son compte Instagram en ont fait une « influenceuse » mode), habite naturellement la scène, sautille avec entrain et, forcément, tend souvent le micro à la foule, qui ne se gêne pas pour l’enterrer.

Beaucoup de musiciens pop explorent et exploitent les sentiments adolescents dans leurs oeuvres, souvent de manière nostalgique; pour une rare fois, ceux-ci sont exprimés par une authentique ado qui, il y a trois ans déjà, lançait sur le web ses premières chansons – comme la douceur pop Ocean Eyes, interprétée en fin de spectacle. Un premier EP paru en août 2017 a accéléré son ascension, qui s’est déroulée sur les plates-formes d’écoute en continu, en marge des radios commerciales : l’auteure-compositrice-interprète, qui coécrit toutes ses chansons avec son frère ainé Finnean O’Connor (lequel l’accompagnait aux guitares et au clavier hier soir), est aujourd’hui sur le podium des artistes les plus écoutées sur Spotify.

En effet, la scène de la Place Bell était déjà trop petite hier soir pour Eilish. Quelque chose comme 7000 fans en délire dans ce qui semblait être une salle comble ? Même la scénographie, modeste avec ses trois écrans D.E.L. et son plancher incliné en forme de pointe de diamant, son frère-accompagnateur et un batteur pour appuyer les bandes préenregistrées, semblait ne pas avoir suivi la fulgurante ascension du phénomène pop.

Après les plus musclées de son répertoire, mélange de chansons pop, dubstep et trap, servies en première tranche de spectacle, Billie Eilish a baissé le ton pour servir ses nombreuses ballades, pas toutes très originales, quoiqu’aux mélodies agréables et aux textes franchement plus intéressants. Convenue dans le genre, idontwannabeyouanymore (de l’EP Don’t Smile at Me) s’est effacée pour laisser place aux mieux incarnées Watch et Copycat, cette dernière sur un ton presque métal, solo de guitare à l’appui, rappel des origines « goth » du son d’Eilish.

Tout d’un coup, la foule la laissait chanter : When I Was Older était joliment servie, avec sa mélodie mémorable, suivie de la quasi-acoustique et irrésistiblement pop Wish You Were Gay. All the Good Girls go to Hell a apporté un brin de variété avec sa rythmique trap-r&b, l’acoustique Bellyache a fait le plus grand effet lorsque la musicienne est allée la chanter au parterre. Une succession de chansons douces plus tard, Eilish a terminé son bref concert (80 minutes, tout au plus) avec quelques titres plus rythmés comme When the Party’s Over et Bury a Friend.