Quand la chanson francophone s'habille de dance, de house et de techno

Eddy de Pretto chante, lui, à la manière de Piaf, mais avec des rythmes de notre époque, dit Flavien Berger.
Photo: Guillaume Souvant Agence France-Presse Eddy de Pretto chante, lui, à la manière de Piaf, mais avec des rythmes de notre époque, dit Flavien Berger.

Flavien Berger, Vendredi sur Mer, Voyou : ces trois auteurs-compositeurs-interprètes ont en commun de venir nous présenter sur scène à Montréal leurs récents albums, mais surtout de créer de la chanson à texte à partir de synthétiseurs, de boîtes à rythmes et autres outils numériques empruntés aux créateurs de musiques électroniques. Après quelques années durant lesquelles une génération de musiciens européens a cherché à reproduire le succès, anglophone, du groupe français Phoenix, la chanson francophone reprend ses airs en s’habillant de dance, de house et de techno, inspirée par le succès planétaire du Belge Stromae.

« L’argument électronique est tout à fait secondaire dans ma chanson — c’est-à-dire que je compose et enregistre avec les outils de mon époque, mais ça ne définit pas la musique que je fais », affirme l’auteur, compositeur et interprète Flavien Berger qui, à sa toute première visite à Montréal le 19 juin prochain à l’invitation des Francos (au Club Soda, dans un programme double avec Lydia Képinski), viendra nous présenter le matériel de son superbe second disque Contre-temps, paru l’automne dernier. « Je pense que si je n’avais pas les instruments virtuels et électroniques pour faire de la musique, je n’en ferais pas. Je suis autodidacte, je ne sais pas jouer de la guitare ; je suis venu à la musique par la technologie », ajoute Berger, avec autant d’humilité que Contre-temps fut unanimement célébré à sa sortie en France, comme le fut son premier album— plus charnu sur le plan des rythmiques techno et house—– Léviathan, paru lui aussi sur étiquette Pan European, en 2014.

L’accessibilité des outils numériques de production musicale a favorisé l’émergence de cette nouvelle chanson française « à pitons », estime aussi la Suisse d’origine Charline Mignot, alias Vendredi sur Mer, de retour à Montréal le 21 juin à L’Astral pour les Francos après son passage au Coup de coeur francophone l’automne dernier. « Avec un synthétiseur, tout est possible, donc y’a un rapport plus facile, plus direct à la musique, parce qu’il est plus évident. Toutes les influences se mêlent et effectivement, la chanson est différente aujourd’hui, et faite de manière très différente. »

« Aujourd’hui, avec un ordinateur et un casque d’écoute, on peut composer à la terrasse d’un café, chose qui n’était réservée qu’aux écrivains auparavant », fait remarquer Thibault Vanhooland, alias Voyou (le 10 juillet au Festival d’été de Québec, le 11 au Ministère). Or lui, comme Vendredi sur Mer, Flavien Berger et une pléthore d’autres (Chaton, Jaune, Pépite, Tim Dup, on en passe), ne font pas du techno ou de la disco. Ils font de la chanson française, mais servie sur un lit de rythmes programmés et de synthés. Leur chanson fait danser, mais fait aussi réfléchir, avec des mots qui ont du sens, un thème, une portée.

« En tout cas, je pense que l’un ne va pas sans l’autre. » « On ne peut rester statique [en écoutant ma musique]. Après, on entend le texte, dit très clairement », tantôt plus mélodieusement, tantôt avec une suave affirmation, un peu Gainsbourg des années 1980, un peu Debbie Harry de Blondie sur Rapture, porté par une resplendissante production électronique cosignée par le jeune prodige français Lewis OfMan.

Mignot et ses collègues ne sont que la crête d’une nouvelle vague de chanson made in France ayant en commun les sonorités électroniques et l’importance accordée au texte en français. Ils sont ce qu’on pourrait appeler d’une scène « post-Stromae ». En lançant son premier Cheese en 2010, suivi par Racine carrée trois ans plus tard, le Belge est arrivé avec une proposition radicale : amarrer la chanson à texte aux styles de productions modernes et populaires comme la dance — perçue comme pauvre sur le plan littéraire —, les musiques électroniques, avec un soupçon de rap. Ce faisant, il a démontré que les codes de la pop et de la variété pouvaient être détournés au profit de textes qui ont du sens.

La musicienne suisse, qui a lancé le puissant et enjôleur Premiers émois l’année dernière, acquiesce : « Je crois que Stromae a proposé avec son premier album quelque chose de très décomplexé, suivi ensuite par Christine & the Queens, qui abordait des sujets très différents de ce qu’on abordait auparavant [en chanson et en variété], avec des productions très différentes aussi. »

Pour Thibault Vanhooland, auteur du délicieux Les bruits de la ville (label Entreprise, paru en février dernier), Stromae « a été très important, mais ce qui est beaucoup ressorti de ça en France, ce sont des artistes très mainstream qui utilisent des musiques électroniques avec des textes en français et, du coup, qui offrent une plus grosse diversité dans le texte. Ensuite, y’a eu le phénomène [du groupe pop-rock] La Femme, par exemple, qui a vachement influencé des musiciens issus de la scène indépendante, qui se sont mis à jouer de la musique électronique, mais surtout à arrêter de chanter en anglais pour proposer des textes en français travaillés ».

Flavien Berger reconnaît aussi l’influence générale de la démarche de Stromae, mais « cette idée de scène post-Stromae touche d’abord la variété, c’est-à-dire que la chanson française s’est toujours armée de musiques électroniques. Si on écoute Mélissa de Julien Clerc, pour moi, c’est de la musique électronique, et de la chanson française. Je crois que Stromae a réussi avec une manière de chanter qui était celle de Brel, une manière des années 1960 et 1970. Quelqu’un comme Eddy de Pretto chante, lui, à la manière de Piaf, mais avec des rythmes de notre époque. Après, je me sens moins affilié à ça parce que j’essaie de trouver une autre manière de chanter, différente de celle de ceux qui nous ont précédés. » Il cite davantage l’influence de l’album Sexuality de Sébastien Tellier, « qui fut pour moi un déclic : je me suis dit que la variété pouvait être un lieu de contemplation ».

« Moi, je ne sais pas trop où je me situe là-dedans… Peut-être plus du côté de La Femme et de la scène indé, qui joue aussi des instruments et où y’a pas que de la musique électronique », dit Voyou, trompettiste de formation, qui exprime sur son album sa passion pour les musiques brésiliennes. Selon lui, l’émergence de cette scène post-Stromae est le fruit « de scènes musicales un peu différentes qui ont grossi au même moment, qui ont donné des projets très différents finalement, mais qui se retrouvent tous autour de la langue française ».

« Si les artistes ont recommencé à écrire en français, c’est d’abord parce que c’est leur langue maternelle, donc [leur expression] a plus d’amplitude, dit Vendredi sur Mer. Et c’est une langue très belle, y’a plein de chose à raconter, de la place pour de vrais textes, quelque chose qui, dans les années 2000, me paraissait moins évident. Aujourd’hui, y’a quelque chose de plus intellectualisé. Le plaisir d’un beau texte dans lequel on peut se plonger. Je trouve ça chouette de pouvoir écouter une chanson et d’avoir en retour un texte qui nous prend par surprise, qui nous touche d’une manière ou d’une autre, quoi. »

Et qui, en prime, parvient à nous faire danser.