Robert en CharleboisScope: plus stupéfiant que la stupéfiante affiche

La voix de Charlebois n’a jamais été aussi belle et puissante.
Photo: Eno La voix de Charlebois n’a jamais été aussi belle et puissante.

Lorsque je traverse le pont Jacques-Cartier, depuis des semaines, le panneau-réclame reproduisant l’affiche du spectacle Robert en CharleboisScope m’éblouit, m’hypnotise. Chaque fois, je passe près de rater la fameuse courbe de la mort. On l’avouera, cette image multicolore néo-psychédélique de la grosse tête frisée du Robert Charlebois plus jeune, plus fou — conception signée Marie-Helène Trottier — annonce tout un programme. On pense irrésistiblement à l’affiche de Superarchipelargo : on pense méchant gros show, une sorte de total Garou 1er.

À titre de complément d’image, un montage d’entrevues pour la radio et la télé nous accueille à Wilfrid-Pelletier en ce jeudi de première montréalaise. C’est fascinant déjà : il n’a jamais manqué de bagout, le Robert ; il pond de la phrase comme il respire, se contredit, se vante, fait le modeste. Beaucoup de jamais entendu, de jamais vu : ça fait sourire. Il y a quand même un sacré bout de temps qu’on le suit, Robert Charlebois. On mesure.

Les versions idéales

Je suppose que c’est l’intention, de l’affiche au montage : mesurer. Le choc Charlebois, le verbe Charlebois, la démesure Charlebois. Le fait est que, quand ça commence, on en a plein le regard. Le titre du spectacle fait la largeur de la scène : CharleboisScope, en effet. D’entrée de jeu, ça en jette un max. Projections fabuleuses, d’abord à partir du texte de la première chanson (Le manque de confiance en soi), puis à partir de jambes dansant les claquettes. Dolorès a retrouvé son violon et son beat country-rock de la version originale; c’est bon signe. Notre Robert est en voix (on oublie le formidable chanteur qu’il est), et les dix musiciens sont plus que supérieurs, de part et d’autre de lui : Dan Lacoste, Vincent Réhel, Justin Allard. Tout le monde groove intensément et le son d’ensemble est immense.

Les présentations un peu télégraphiées, les gags faciles et les tics de Charlebois demeurent — on ne se refait pas —, mais quelles versions ! Les ailes d’un ange est rock’n’country itou, comme les dieux l’ont voulu. Il a souvent trafiqué ses arrangements pour ne pas s’ennuyer, Charlebois, au point où ça devenait un brin trop virtuose, déconnecté. Ce soir, c’est Robert qui joue le solo sur sa grosse Gibson crème : un vrai solo pas parfait, et c’est parfait comme ça. Entr' deux joints est rock’n’roll sans enflure, et je dirais même plus : du rock un peu sale, un son John Fogerty avec CCR. La vraie affaire.

Une chanson rétrospective accompagne un hallucinant montage véritablement multicolore : Musique de chambre, texte signé Simon Proulx. Suit la grande claque : Tout écartillé ! Pas de farce : ma meilleure version à vie. Avec les cuivres et la batterie, comme on la veut. J’ai écouté la compilation de la collection Québec, et les versions ce soir font plus que tenir la route. Elles en sont le déploiement naturel. Mon pays, le blues-funk ouvrier de Réjean Ducharme, tape tout aussi fort.

Spaghetti en Cinémascope

Le maelstrom d’archives sur l’écranscope épate autant : on a été les chercher loin, ces images. J’en découvre au moins la moitié, et j’en ai vu mon lot, en plus de cinquante ans à le suivre (depuis Demain l’hiver : j’avais six ans, mazette !). Derrière Fu Man Chu — Chu d’dans, des séquences du spaghetti-western Un génie, deux associés, une cloche, où Robert côtoyait Miou-Miou et Terence Hill. Une belle copie en Cinémascope : on voudrait revoir le film comme ça, tiens.

C’est le proverbial feu roulant : ça continue avec California et… voilà Louise Forestier, en feu ! Juré craché : la plus authentique version depuis les bandes magnétiques retrouvées de L’Osstidcho. Soufflés, nous sommes. Ils sont formidables, nos septuagénaires ! Lindberg aussi est parfaite : c’est le retour de Northern; ouste Nord-East, rebonjour Duplessis. La vraie affaire ! Avec un orchestre qui ne démérite pas de la bande du Jazz libre du Québec : les cuivres encore, et la guitare, et l’orgue de Réhel. La version des versions !

Même Ordinaire est respectée, retrouve son sérieux, son tragique, son arrangement, et Robert la chante dans la clé d’origine et c’est magnifique. Ça fait longtemps qu’elle ne me touchait plus, usée par cent versions sur le pilote automatique : ce jeudi soir, j’entends à nouveau les mots de Mouffe. Ils sont à nouveau investis de sens et d’émotion sans chiqué.

La finale de toutes les finales

Déjà les rappels ? Oui, déjà les rappels. Ça va vite, ce spectacle sans entracte, mais il reste des morceaux plus immenses qu’immenses, qui sont enfin donnés à leur juste démesure : Le mur du son EST un mur de sons. J’t’aime comme un fou : m’en passerais, jamais plus; c’est mon problème, les gens n’existent pas moins. Je pardonne même ça, parce qu’après, il y a la chanson finale de L’Osstidcho : oui! Oh! Oui! La fin du monde, avec Louise Forestier, encore. Manquent Mouffe et Yvon Deschamps, mais c’est déjà beaucoup, beaucoup. Et c’est plus que jamais pertinent. Je reviendrai à Montréal ému aussi, plus que les vingt dernières fois, sur fond d’images de films de famille que me semblent sorties du fonds de la série J’ai la mémoire qui tourne.

Après ça ? Hommage à Marcel Sabourin ! Voilà Te v’là, et ça chauffe, Marcel, ça chauffe ! C’est le lâcher-lousse des solos. Et je le jurerais, la voix de Charlebois n’a jamais été aussi belle et puissante (et aussi bien placée dans le mix) : oui, Charlebois a été notre Elvis, avec ceci de plus qu’il a non seulement tenu bon de décennie en décennie, mais il peut s’offrir, à presque 75 ans, le show de sa vie. Il remet ça les jours prochains, et les supplémentaires vont s’empiler. Quiconque a un jour aimé Robert Charlebois, quiconque se demande pourquoi il a tant compté et compte encore, doit voir ce dernier grand hourra.