L’été enchanté d’André Barbe et Renaud Doucet

Dès lundi matin, André Barbe et Renaud Doucet seront à pied d’œuvre au mythique Festival de Glyndebourne, «une Rolls Royce des maisons d’opéras», qui leur a confié le spectacle d’apothéose de son été 2019, «La flûte enchantée».
Photo: Bernd Uhlig Dès lundi matin, André Barbe et Renaud Doucet seront à pied d’œuvre au mythique Festival de Glyndebourne, «une Rolls Royce des maisons d’opéras», qui leur a confié le spectacle d’apothéose de son été 2019, «La flûte enchantée».

Deux scénographes québécois, vedettes des scènes lyriques européennes, mettent le cap lundi sur Glyndebourne, où l’un des plus prestigieux festivals d’opéras du monde programme leur vision de La flûte enchantée de Mozart.

C’est à Cologne que Le Devoir a joint André Barbe et Renaud Doucet. Demain dimanche aura lieu la première représentation de La grande duchesse de Gérolstein, avec en vedette Jennifer Larmore dans le rôle-titre. Cette production phare du bicentenaire de Jacques Offenbach (1819-1880) dans sa ville de naissance, confiée aux Québécois, sera captée par les caméras de la chaîne de télévision franco-allemande ARTE pour une diffusion prochaine, dont nous vous ferons état dès qu’elle sera annoncée, certaines retransmissions étant accessibles sur le site Internet de la chaîne.

Si Cologne honore Jacques Offenbach, l’enfant de son pays, on ne peut pas en dire de même du Québec. À Montréal, ville natale d’André Barbe et métropole d’adoption de son conjoint Renaud Doucet, l’Opéra de Montréal n’ignore rien des créations lyriques de l’Opéra de Saint-Louis (les peu mémorables Champion et Twenty Seven viennent de là-bas), alors que les créations scéniques du duo sont copieusement ignorées. Leur spectacle vu ici en quinze ans est Cendrillon de Massenet en 2010 ! Le Festival d’opéra de Québec, aussi, s’est pour l’instant passé de leurs services, mais au profit d’autres mises en scène de créateurs québécois, dont, majoritairement, Robert Lepage.

Une attraction touristique

Pourtant, les sujets ne manquent pas. Chose impressionnante, en regardant les programmes des scènes européennes, les spectacles du tandem tournent beaucoup. « Les contes d’Hoffmann à Vienne ont joué trois saisons de suite, La belle Hélène est revenue pour la cinquième fois à Hambourg, Cenerentola de Rossini aussi. Don Pasquale, que nous avons monté en Écosse, est parti à Miami, avant de revenir en Italie. La bohème, cette année, est allée en Écosse, en Suisse et à Vancouver : oui, les spectacles vivent », se réjouit Renaud Doucet. A contrario, « il y a des choses dont on s’est débarrassé. Par exemple, Thaïs de Massenet avait été dans neuf compagnies et avait vieilli. Il était temps que cela disparaisse ».

Les productions que Barbe et Doucet aimeraient faire connaître au public de Montréal sont « La Cenerentola, qui revient au répertoire à Hambourg, ou Les contes d’Hoffmann de Vienne ». Certains projets ne sont pas exportables, tel Die Feen de Wagner avec 57 changements de décor. Il y a aussi les degrés de préparation. « La flûte enchantée à Glyndebourne, ce sont onze décors et deux ans de travail de préparation », précise André Barbe.

Même si, « en deux semaines de répétitions, certaines choses ne sont pas possibles », comme le résume Renaud Doucet, les conditions de travail consenties à Charles Binamé pour Carmen montrent qu’il y a un potentiel de souplesse pour des projets haut de gamme. En plus de La Cenerentola et des Contes d’Hoffmann, Renaud Doucet, qui a vu ses Puccini présentés à Vancouver, évoque aussi « Don Pasquale, petit spectacle au niveau scénographie, mais qui marche très bien et ne présente pas don Pasquale comme un clown ».

Chose étonnante et rare : certaines productions de Barbe et Doucet se sont transformées en attractions touristiques. Ainsi, La belle Hélène ne quittera pas Hambourg : « Cela a fait un buzz, c’est une signature de la maison et le public se déplace à Hambourg pour voir le spectacle. Il en va de même pour la Turandot de Vienne. »

Renaud Doucet se réjouit ainsi de « travailler avec des institutions lyriques à des spectacles qui deviennent des produits maison représentatifs ». « C’est le cas avec The Sound of Music à Vienne », renchérit André Barbe. « En 2005, nous n’imaginions pas atteindre 175 représentations. Les enfants qui ont joué dedans à l’époque sont devenus adultes. C’est devenu un pèlerinage pour les familles ! » Hambourg, le Volksoper de Vienne, Cologne et l’Opéra national d’Écosse sont devenus les nouvelles « familles » du duo.

Le courroux de la reine

Dès lundi matin, André Barbe et Renaud Doucet seront à pied d’oeuvre au mythique Festival de Glyndebourne, « une Rolls Royce des maisons d’opéras », qui leur a confié le spectacle d’apothéose de son été 2019, La flûte enchantée. L’opéra de Mozart prendra l’affiche le 18 juillet pour des représentations jusqu’au 24 août.

Là aussi, le spectacle pourra être vu : capté par la BBC, relayé par la NHK au Japon, diffusé dans les cinémas (pas en Amérique du Nord a priori). Nous anticipons qu’une poursuite du partenariat avec Mezzo nous permettra de la voir, et une publication en DVD est prévue de toute manière.

Barbe et Doucet n’hésiteront pas à y prendre des risques. « Nous sommes convaincus de ce que nous faisons. Nous le faisons avec tout notre coeur et espérons que le public va embarquer. » Pour l’heure, ils ont réussi à enthousiasmer des équipes. Renaud Doucet pourfend les « idées préconçues sur un opéra » que le duo trouve « sexiste et raciste ». « On a mis un combat de l’homme contre la femme, du bien contre le mal sur un texte qui, quand on le lit avec des valeurs humanistes, nous interroge beaucoup sur nous-mêmes. »

Si on coupe le texte embarrassant, ce n’est plus «La flûte enchantée». Au contraire, il faut trouver la motivation qui permet de faire en sorte que ces lignes puissent être dites avec une raison et, ensuite, un contrepoint ou un commentaire à ces raisons. 

Dans leur concept scénique, Barbe et Doucet revaloriseront le personnage de la Reine de la nuit. « Il n’est pas question d’en faire une pétasse qui hurle en permanence, s’emporte Renaud Doucet. La Flûte est un opéra beaucoup trop humain pour entrer dans des stéréotypes. Quandquelqu’un renferme autant de fureur et de rage, la question est de savoir pourquoi. » Il faudra donc aussi trouver un cadre au personnage de Monostatos et au dialogue des deux prêtres, « le dialogue le plus sexiste qui soit », résume Renaud Doucet, qui s’est refusé à couper les textes litigieux. « Si on coupe le texte embarrassant, ce n’est plus La flûte enchantée. Au contraire, il faut trouver la motivation qui permet de faire en sorte que ces lignes puissent être dites avec une raison et, ensuite, un contrepoint ou un commentaire à ces raisons. »

André Barbe donne le cadre de l’action. « Ayant travaillé à Vienne, nous nous sommes intéressés au fameux hôtel Sacher et au personnage d’Anna Sacher, qui, à la mort de son mari, a pris la direction de l’hôtel. Tout le monde dans la société viennoise avait prédit son échec. »

La Reine de la nuit sera donc une veuve propriétaire d’un hôtel au toutdébut du XXe siècle. Son époux étantdécédé, ses pouvoirs se retrouvent aux mains du chef de cuisine. Nous sommes en 1903. Les femmes veulent devenir les égales des hommes, mais en cuisine, à l’époque. « Les femmes étaient juste bonnes à peler les patates. » « Il y avait un refus d’enseignement de l’art de la cuisine aux femmes. »

Cerise sur le gâteau, dans ce puzzle pour Renaud Doucet : « Dans nos recherches, nous avons vu que le monde des chefs est largement un monde maçonnique. » Dans la commande de Glyndebourne, Barbe et Doucet pouvaient « suggérer les aspects maçonniques », mais devaient créer un spectacle « où les parents pouvaient venir avec leurs enfants ».

« Il nous fallait donc un lieu de communion où l’on peut se fabriquer des souvenirs en famille en évitant une Flûte rébarbative au 2e acte qui peut devenir longuet, car il ne se passe pas grand-chose. » Barbe et Doucet nous promettent une « grosse comédie musicale » que l’on a hâte de découvrir sur les écrans.

Concerts de la semaine

Ossip Kozlovski. Pour son 30e anniversaire, le Choeur classique de Montréal, dirigé par Louis Lavigueur, programme samedi soir la première canadienne du Requiem de Kozlovski, compositeur russo-polonais du tournant du XIXe siècle, actif à la cour du tsar à Saint-Pétersbourg. Le choeur sera accompagné par l’Orchestre symphonique des jeunes de Montréal en présence de solistes russes : Svetlana Polyanskaïa, Ekaterina Kudriavtseva, Anna Kholmovskaïa, Konstantin Stepanov et Alekseï Komarov. Samedi 8 juin à 20 h à la Maison symphonique.

Classica. Le concert emblématique de l’édition 2019 de Classica réunit mardi Stéphane Tétreault, Jean-Philippe Sylvestre, l’Orchestre Métropolitain et Alain Trudel dans le 2e Concerto pour piano de Jacques Hétu, et les trois compositeurs célébrés par Classica : Berlioz, Offenbach et Roussel. Berlioz avec « Scène d’amour » de Roméo et Juliette et « Marche hongroise » de La damnation de Faust, Offenbach avec Harmonies des bois pour violoncelle et orchestre, et Roussel à travers le Concertino pour violoncelle. Mardi 11 juin à 19 h à la paroisse Notre-Dame-de-l’Annonciation à Mont-Royal.