Marc Déry, Luc De Larochellière et Catherine Durand: durer, c’est dur et c’est doux

Catherine Durand, Luc De Larochellière et Marc Déry se sont retrouvés dans les locaux du «Devoir» pour parler de leur carrière, du milieu de la musique et pour se faire tirer le portrait!
Photo: Catherine Legault Le Devoir Catherine Durand, Luc De Larochellière et Marc Déry se sont retrouvés dans les locaux du «Devoir» pour parler de leur carrière, du milieu de la musique et pour se faire tirer le portrait!

Catherine Durand arrive un peu à l’avance, Luc De Larochellière pile poil, Marc Déry à la bourre, un peu essoufflé. « Je pensais que Le Devoir, c’était encore sur De Bleury… » Effusions et sourires, chacun s’enquiert de la santé des autres. Après tant d’années, on ne se rencontre plus : on se retrouve.

Vétérans, tous. Actifs, tous. Pas de retraite à l’horizon, parce que travailleurs autonomes « sans bas de laine rempli », comme dit Luc, et parce que la chanson, c’est pour la vie. « Moi, j’ai pas à me plaindre, lance Marc tout de go. Je me trouve chanceux. Si je faisais pas ça en gagnant ma vie, je le ferais en arrivant de travailler, ce serait mon hobby. C’est quand même extraordinaire : depuis 30 ans, je vis de mon hobby. »

Catherine relativise : « Ça fait 15 ans que je suis autoproductrice, que je porte tous les chapeaux : le fait d’être productrice, éditrice, auteure-compositrice, chanteuse, c’est ça qui m’a permis que ce métier soit viable. Et depuis deux albums, je suis aussi maison de disques… »

Chanson et chocolat chaud

Et entrepreneure. Catherine vend du chocolat chaud. Sük, sa mixture à elle (cinq saveurs, allez goûter sur sukchoco.com) : « J’en vends plus que de disques… » Dans ses spectacles, à la table de marchandises, c’est peu de dire que ça s’écoule. Ça chauffe ! « À Québec, au Petit Champlain, j’en ai manqué ! »

Luc témoigne : « C’est parce qu’il est bon, ton chocolat… » Catherine est d’accord. Marc renchérit : « C’est créatif et c’est pas cheapo. » Est-ce à dire qu’il faut une offre augmentée pour que la chanson fasse ses frais ? Luc loue toutes les initiatives, mais croit encore à la valeur intrinsèque de sa matière première : « Dans ce monde des Spotify et compagnie, je continue de voir une injustice, et je crois encore, en tout cas j’ai le fantasme qu’un jour, le travail de l’auteur-compositeur va reprendre sa vraie valeur, que je considère comme grande. Même si des fois, je me demande si on n’est pas la dernière génération à être consciente de cette valeur… »

Des trois, Luc De Larochellière est celui qui a connu le plus grand succès, dès le premier album. La tournée de Sauvez mon âme, le deuxième album, promenait 14 personnes sur scène et en tournée. La cure minceur de l’industrie est arrivée après : hors des festivals, les formules acoustiques sont désormais privilégiées, sauf si on est Marie-Mai ou Marc Dupré, ou une frétillante Famille Ouellette gagnante de Francouvertes, qui se contrefiche encore des factures d’Hydro (les gars ont des jobs de jour, on revient au hobby…). « Tout dépend de ton niveau de vie… ou de ton seuil de pauvreté, résume Luc en riant. Quand tu te perçois à long terme, si t’as assez de public dans tes spectacles pour en vivre et pas seulement survivre, ça va. »

Fidélisation et valeur intrinsèque

Il en a long à dire, Luc. « Ce qui me semble évident, surtout dans les salles des régions, c’est que les gens ne viennent pas me voir parce qu’ils ont aimé mon dernier disque. Ils m’ont pas vu à la télé, peu ou pas entendu à la radio. Ils achètent mon nom, découvrent les nouvelles chansons sur place, et achètent le plus récent album en sortant. Les diffuseurs, à travers le Québec, nous sauvent : ce sont des passionnés de chanson, des dynamiques, ils jouent un rôle essentiel dans cette fidélisation. Et dans mon année fiscale. C’est une question de dimension, aussi. C’est sûr qu’au spectacle anniversaire des Francos, il va en rester moins dans mes poches que si je pars en tournée à deux… »

Marc sourit encore plus largement que d’ordinaire (il a encore et toujours le même sourire ravageur) : « Je fais plus d’argent dans un show de salon que si je fais un Métropolis… » Il multiplie les occasions, le spectacle-retrouvailles acoustique de Zébulon roule depuis dix ans déjà, et ses albums en solo (chez Audiogram depuis vingt ans, d’où son spectacle anniversaire) trouvent preneurs sans qu’on en parle beaucoup. « On m’accoste souvent en me disant : “Eh Marc ! On te voit pus ! Tu devrais recommencer à faire de la musique”… »

Un système à protéger

Catherine évoque le temps pas si lointain où un Claude Léveillée ou un Ferland demeuraient médiatiquement visibles, hors des modes et du « cool factor ». « Voir un artiste vieillir, je trouve ça beau. Emmylou Harris a fait Wrecking Ball à 42 ans, c’est son plus beau disque. Faut donner aux artistes la chance de mener la création à pleine maturité. » Luc précise : « Si j’ai pu continuer, c’est aussi beaucoup parce qu’au Québec, on a un système de bourses et de subventions. » Catherine : « L’aide à la tournée, Musicaction, les quotas, on a beaucoup d’outils… »

« On se l’est créé, ce système, rappelle Luc. Ma blonde [Andrea Lindsay], qui est une anglophone de l’Ontario, me l’a fait vraiment voir : ça n’existe pas dans le reste du Canada. Ou si peu. On a vraiment bâti quelque chose de bien, un statut pour les artistes qu’il faut protéger, parce que c’est toujours menacé, par définition. » Marc et Catherine acquiescent : ils mènent le même combat jamais fini.

L’argent ne fait pas le bonheur (air connu)

Entre l’univers dématérialisé des services d’écoute en continu et la résurgence du vinyle, chacun cherche sa voie, son marché de niche, ses possibilités de diffusion : tout est bon à prendre, balados, prolifération des minialbums, sans oublier les médias traditionnels et leurs plateformes numériques (notez qu’un complément d’entrevue avec chacun des trois artistes a fourni la matière à une capsule vidéo). « Depuis toujours, il y a des gens pour qui la loi suprême est la loi de la jungle, constate Luc, fataliste. Ces gens-là ne sont pas nos amis… » Brève rigolade. « C’est vieux comme le monde, continue Marc. Il y a des gens dans ce métier dont le seul but est de faire de l’argent. C’est sûr qu’ils sont meilleurs que nous autres pour en faire. »

« Tu dois y penser quand même aussi, insiste l’autoproductrice. Non, j’ai jamais vendu 10 000 disques, jamais gagné de Félix, et oui, je vends mon chocolat chaud, et oui, la nouvelle façon de consommer la musique et les artistes devient la nouvelle norme, et oui il faut s’adapter, mais pas au prix de tout céder. »

Il faut continuer, disent-ils en choeur, de rappeler aux gens que les fournisseurs de contenu ont des noms propres, des créations originales et des fins de mois. « Je tiens à redire que c’est une belle vie, déclare Marc Déry avec emphase. Qui ne voudrait pas de cette vie-là ? » Sourires et regards qui brillent. Vivement la suite, pour tous et toutes. Célébrons certes les anniversaires, mais sans oublier que pour continuer de célébrer une culture vivante, de nouvelles chansons doivent être créées. « On est contents quand il y a quelque chose à manger, quand on arrive dans la loge », rigole le grand Luc.

«Le chihuahua», à chérir aussi

Disque point de bascule, Le chihuahua, tout premier album solo de Mara Tremblay, a vingt ans. Un disque en marge de tout, alternatif avant le mot, n’obéissant à rien d’autre qu’à l’irrépressible nature de Mara. Autour d’elle, une génération de musiciens affranchis se ralliait : Olivier Langevin, Fred Fortin, Pierre Bouchard, Dan Thouin, François Lalonde. Ses frères de musique. « Ça n’avait jamais été mon intention d’être au-devant de la scène, de chanter, de composer des tounes. Être à l’avant-plan, encore maintenant, j’ai des questionnements par rapport à ça. Je suis en même temps vraiment fière de l’avoir osé. […]. J’ai trippé comment je pouvais pas l’imaginer. »

Le chihuahua, album brut, magnifiquement brut. Les sentiments autant que l’instrumentation. C’était country, folk, carrément punk dans Le teint de Linda, absolument sans filtre ni linge dans Tout nue avec toi. « En spectacle, je me changeais pas, je me maquillais pas, j’étais telle quelle. Il y avait plein de gars qui se permettaient ça, Leloup, Dédé, mais les filles ? Marjo, Nanette, c’était autre chose. J’étais vraiment une bibitte. » Le chihuahua incarné.

« On a fêté les quinze ans de Papillons, mais jamais Le chihuahua… » Ça n’arrivera pas aux Francos, hélas. Faut croire que pour Mara l’irréductible, la place demeure congrue : dommage. « Le plus important, c’est que je suis en studio, de retour avec mon Olivier Langevin adoré, et que j’aime mes nouvelles tounes. C’est dur, faire de la chanson aujourd’hui, mais j’en fais. » Sur scène, ses fils Édouard et Victor l’accompagnent de plus en plus souvent. « Elle est là, la vraie célébration. »

Francos de Montréal

Marc Déry, Luc De Larochellière et Catherine Durand présenteront tous des spectacles anniversaires lors des Francos de Montréal. Lundi 17 juin, 20 h, angle Clark et De Montigny /  Samedi 22 juin, 20 h 30, à la 5e Salle / Mercredi 19 juin, 20 h, angle Clark et De Montigny