Roedelius, le monument cosmique

Avant de devenir musicien, Hans-Joachim Roedelius avait déjà vécu toute une vie, enrôlé dans les Jeunesses hitlériennes avant de fuir pendant la guerre et d’être emprisonné à son retour alors qu’on le soupçonnait d’être un espion.
Photo: Deepskyobject CC Avant de devenir musicien, Hans-Joachim Roedelius avait déjà vécu toute une vie, enrôlé dans les Jeunesses hitlériennes avant de fuir pendant la guerre et d’être emprisonné à son retour alors qu’on le soupçonnait d’être un espion.

Son nom n’est connu que des aficionados et pourtant, à 84 ans, Roedelius est l’un des musiciens vivants dont l’influence est la plus manifeste dans la production musicale contemporaine, du rock exploratoire de Radiohead, LCD Soundsystem et Suuns aux audaces électroniques d’Oneohtrix Point Never et Tim Hecker, pour ne nommer qu’eux. Le festival Suoni per il Popolo déroulera le tapis rouge ce soir pour le vénérable pionnier de la musique « kosmische ».

« Ce que je jouerai ce soir ? Je n’en ai aucune idée ! » lance en rigolant Hans-Joachim Roedelius, attrapé en Californie où il poursuit sa tournée nord-américaine. « Je vais selon mon humeur, selon l’énergie du public, selon l’ambiance des lieux, l’accueil des organisateurs — mais les gens de la Sala Rossa sont accueillants, donc j’imagine que tout se déroulera très bien. »

À l’évidence, Hans-Joachim Roedelius ne fait pas son âge. Enjoué, vif d’esprit, ses souvenirs sont intacts lorsqu’on le questionne sur les années glorieuses de ce qu’on a appelé le krautrock, la scène musicale singulière qui animait Berlin et Hambourg dans les années 1960. « Il y avait une véritable camaraderie entre les musiciens », confirme Roedelius, l’un des plus importants membres de cette fratrie comptant aussi les musiciens des groupes Can, Kraftwerk, Tangerine Dream et NEU !, pour ne nommer que les plus connus.

Avant de devenir musicien, l’homme avait déjà vécu toute une vie, enrôlé dans les Jeunesses hitlériennes avant de fuir pendant la guerre, d’être emprisonné à son retour alors qu’on le soupçonnait d’être un espion, puis de s’établir en Allemagne de l’Ouest peu avant l’érection du Mur. « Mon premier métier fut physiothérapeute, rappelle-t-il, mais j’étais entouré d’artistes, de compositeurs et de musiciens. » Ceux-ci l’ont dirigé vers la musique.

Collaborations fécondes

« À l’époque, on écoutait de la musique contemporaine, du Captain Beefheart, les premiers enregistrements de Bowie, mais nous voulions d’abord créer notre propre musique », raconte Roedelius. Avec le Suisse allemand Dieter Moebius, il crée le groupe Kluster (devenu Cluster lorsque réduit à ce duo), et personne n’était encore prêt à entendre le premier album que le groupe a lancé en 1971. Un classique de la kosmische musik, encore totalement extraterrestre 48 ans plus tard, de longues plages de musiques expérimentales faites de guitares trafiquées, de percussions hétéroclites et de synthés analogiques.

Le mariage créatif entre Moebius (décédé en 2015) et Roedelius a porté ses fruits, « d’abord parce que notre amitié était profonde, et c’est le plus important, affirme Roedelius. Ensuite parce que dans le duo j’étais le mélodiste et Dieter était le punk ». Après les deux premiers Cluster, le duo a lancé ces classiques du krautrock que sont Zuckerzeit (1974) et Sowiesoso (1976) qui, s’éloignant des sonorités brutes et abstraites du premier disque, embrassaient le rythme « motorik » et les mélodies improvisées par Roedelius. « Arriver à marier ces deux facettes de nos personnalités musicales pour en faire quelque chose de pertinent, c’était à la fois un défi et une expérience captivante. C’est incroyable qu’on ait réussi à travailler ensemble pendant quatre décennies ! »

Le duo a aussi vécu deux collaborations historiques, la première avec le guitariste Michael Rother (NEU !) le temps de deux albums sous le nom Harmonia. « L’expérience n’a réussi que pendant trois ans parce qu’elle nécessitait que l’on répète beaucoup la musique — Michael exigeait qu’on rejoue sur scène chaque note qu’on avait enregistrée en studio, pour que les gens puissent reconnaître les chansons, mais Dieter et moi en étions incapables. On ne voulait pas répéter, ni même rejouer la même chose. Question de différence de points de vue. »

Or, ce sont les magnifiques albums, pionniers de l’ambient, que Roedelius et Moebius ont enregistrés avec Brian Eno — Cluster & Eno (1977) et After the Heat (1978) — qui ont enfin permis au grand public international d’amateurs de musiques expérimentales de découvrir leur formidable créativité.

Nous n’avions pas conscience de ce que nous étions en train de créer à l’époque. On se souciait peu de savoir quel genre de musique c’était, et en quoi elle était si différente.

« Brian nous avait approchés à Hambourg. Nous avions même joué ensemble sur scène. Deux ans plus tard, il est entré en studio avec nous, juste après la fin d’Harmonia. Ce qu’on a fait avec Brian ressemblait beaucoup à notre façon de composer et d’enregistrer en tant que Cluster, nous avions la même manière de concevoir la musique. » À la même époque, Roedelius entamait sa prolifique carrière solo principalement consacrée à la musique ambient et classique, notamment avec Jardin au fou (1979), sublime deuxième album fait d’études pour piano et synthétiseurs. « Mon nom est inscrit sur 172 disques différents ! » lance-t-il en riant, comme s’il avait lui-même du mal à y croire.

C’est plus d’un demi-siècle de recherche et de liberté musicale qui nous visite ce soir, au Suoni per il Popolo. « Nous n’avions pas conscience de ce que nous étions en train de créer à l’époque, commente-t-il. On se souciait peu de savoir quel genre de musique c’était, et en quoi elle était si différente. Or, un jour, ces musiques ont fini par toucher le public, et, oui, elles ont influencé des générations [de musiciens], mais simplement parce qu’elles sont authentiques et que ça s’entend encore aujourd’hui. Les gens ressentent l’authenticité. »

Aussi étrange qu’elle puisse sonner.

Suoni Per Il Popolo présente Hans-Joachim Roedelius

À la Sala Rossa, le 6 juin 2019 à 21 h