Violon 2019: une finale sans Tchaïkovski!

Le menu des deux soirées, lors desquelles l’OSM sera dirigé par Alexander Shelley, en dit parfois beaucoup sur les candidats.
Photo: Tam Lan Truong Le menu des deux soirées, lors desquelles l’OSM sera dirigé par Alexander Shelley, en dit parfois beaucoup sur les candidats.

Est-ce une première dans un concours de violon ? Aucun des six candidats de la finale du Concours musical international de Montréal 2019 (CMIM), qui se déroulera mardi et mercredi avec l’OSM à la Maison symphonique de Montréal, n’a choisi le concerto de Tchaïkovski.

De fait, la finale qui verra se mesurer mardi soir Elli Choi (États-Unis), Christine Lim (États-Unis–Corée du Sud), Hao Zhou (États-Unis) et, mercredi, Anna Lee (États-Unis), Fumika Mohri (Japon) et Johanna Pichlmair (Autriche) sera musicalement variée. Seul le concerto de Sibelius sera entendu deux fois : par Christine Lim, mardi, et Fumika Mohri, mercredi. Choi a choisi le 2e Concerto de Bartók et Zhou le 1er de Chostakovitch, ce qui fera un mardi soir très dense. Mercredi, Lee jouera le 2e Concerto de Prokofiev et Pichlmair celui de Brahms.

Portraits croisés

Le menu des deux soirées, lors desquelles l’Orchestre symphonique de Montréal sera dirigé par Alexander Shelley, de retour de sa remarquable tournée avec l’Orchestre du Centre national des arts, en dit parfois beaucoup sur les candidats. Le plus surprenant est évidemment de voir la benjamine, Elli Choi, 17 ans, aborder une telle épreuve avec le très redoutable 2e Concerto de Béla Bartók, peu réputé pour être un « concerto gagnant » en compétition. Si elle réussit ça, on pourra dire qu’elle sort vraiment de l’ordinaire, ce qu’atteste d’ailleurs son curriculum vitae, puisqu’elle est aguerrie aux concours depuis 2010, et qu’elle enchaîne les prix.

Christine Lim, 24 ans, est la rescapée de ce concours, auquel elle a accédé en étant l’une des repêchées à la suite du désistement de trois candidats. En clair, elle vient de devancer 16 candidats et candidates qui lui avaient été préférés par le jury préliminaire lors de la sélection des dossiers. Elle n’aura vraiment rien à perdre.

À 22 ans, le réfléchi Hao Zhou semble avoir un profil opposé à Elli Choi. Si la cadette court les honneurs et les engagements précoces, Zhou, qui a étudié avec le violoniste canadien Martin Beaver à Colburn, n’est lauréat que d’un concours, celui des Professeurs américains d’instruments à cordes et s’est distingué au Wigmore Hall comme membre d’un quatuor. Dans son temps libre, il se passionne pour l’ingénierie.

Quatrième candidate concourant pour les États-Unis, Anna Lee, 23 ans, a le profil précoce surdoué de Choi, mais elle a utilisé ses plus récentes années pour ajouter d’autres cordes à son arc, étudiant notamment la littérature comparée à Harvard.

Fumika Mohri, 25 ans, a tenté le tout pour le tout à l’âge de 21 ans en passant, en 2015, à la fois le Concours Reine Élisabeth et le Concours Paganini. Elle a fini 6e à Bruxelles et 2e à Gênes. Les accessits ne suffisent pas et la violoniste est en quête d’une victoire signifiante.

Un cas épineux

Johanna Pichlmair, 29 ans, la doyenne du plateau repose, toute considération artistique mise à part, la question soulevée par le lauréat hongrois de Piano 2017, pianiste aguerri, déjà en carrière, qui venait jouer à Montréal un concerto qu’il avait interprété quelques mois plus tôt, devant caméras, avec l’orchestre national de son pays. Comment comparer des « jeunes pousses » et des musiciens établis ?

Chose plus troublante, cependant, cette fois : le site de l’Orchestre symphonique de la Radio bavaroise atteste que Pichlmair est employée dans sa section des premiersviolons depuis fin 2017. Qu’en est-il alors de l’esprit et de l’objet mêmes de la compétition, de l’énergie des bénévoles et de la générosité des commanditaires si des salariés des dix plus grands orchestres du monde entrant in extremis dans les limites d’âge se mettent à concourir au moment où s’entame une surenchère internationale entre les compétitions du montant des prix et bourses ? À Montréal ceux-ci se montent désormais à 150 000 $, le lauréat raflant à lui seul 30 000 $ offerts par la Ville, une bourse de développement de carrière de 50 000 $, un violon et archet de 20 000 $, une résidence à Banff et un concert à Florence.

Le Franco-Russe Fedor Rudin, qualifié pour une troisième fois au CMIM cette année mais engagé par le Philharmonique de Vienne entre-temps, a fort logiquement renoncé à participer au concours. La direction du CMIM, par la voix de sa directrice, Christiane LeBlanc, nous confirme que « rien dans le règlement du concours » n’interdisait à Johanna Pichlmair de postuler, car « le concours s’adresse à des musiciens qui veulent faire une carrière professionnelle internationale et on ne peut présumer qu’elle ne le souhaiterait pas si l’occasion se présentait ».

Si cette candidature marquait le début d’une dérive amenant à confronter de jeunes diplômés à l’issue de leur formation, ce qui fait sens, à de jeunes professionnels, ce qui n’en a aucun, dans une sorte de loto musical, il conviendrait d’urgence de rebâtir un cadre éthique aux compétitions. Le CMIM, toujours par la voix de sa directrice, « verra après le concours s’il y a lieu de modifier le règlement ».

Violon 2019

Finale avec l’OSM. Mardi 4 et mercredi 5 juin à la Maison symphonique à 19 h 30.