Musique classique à pleins poumons à Saint-Lambert

Le baryton Marc Boucher, directeur artistique du festival. Le concert «Francophonique» mêlera pop et classique.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le baryton Marc Boucher, directeur artistique du festival. Le concert «Francophonique» mêlera pop et classique.

Le Festival Classica de Saint-Lambert, qui s’étend jusqu’au 16 juin, connaîtra cette fin de semaine son pic d’activités. Le thème « De Berlioz aux Bee Gees » n’est pourtant pas le fait marquant de cette 9e édition. Le sel de Classica 2019 se niche dans un projet encore assez faiblement médiatisé, Francophonique, un « grand concert sous les étoiles » qui aura lieu le 15 juin à 21 h au parc de la Voie maritime de Saint-Lambert.

Un embargo persiste encore sur l’identité des artistes lyriques et populaires qui se côtoieront sur la scène pour une soirée mêlant airs d’opéra et chansons orchestrées avec l’Orchestre symphonique de Longueuil sous la direction de Marc David. Le commanditaire de la soirée, Québecor, se réserve en effet leur dévoilement.

Mais au-delà d’un événement ponctuel, c’est un virage à long terme que Francophonique annonce, comme le révèle au Devoir le baryton Marc Boucher, directeur artistique du festival. « Nous regardons l’écosystème de la musique au Québec et dans la grande région métropolitaine. Notre réflexion stratégique est de développer des axes complémentaires à ceux cultivés par les diffuseurs durant les saisons musicales et par d’autres festivals, comme Lanaudière qui se recentre sur le classique pur et dur », synthétise Marc Boucher.

La conclusion de cette analyse est limpide à ses yeux : « Ce qui manque dans cet écosystème, c’est la présence de grands événements extérieurs de musique classique et de musique élargie. » Qu’à cela ne tienne, un commanditaire important de Classica a ouvert la voie à ce développement. « Desjardins nous a permis l’acquisition d’une arabesque de concert ouverte, un outil idéal pour organiser des concerts en plein air. » « Il y a trois installations de cette envergure au Québec, et c’est la première année que nous allons l’utiliser dans le parc de la Voie maritime, qui a une jauge de 70 000 personnes. »

Marc Boucher qualifie cet endroit de « nos modestes plaines d’Abraham à Saint-Lambert » et se réjouit de pouvoir y travailler avec cette infrastructure qui peut accueillir des orchestres de 80-90 musiciens plus des choristes. « C’est deux fois plus gros que l’arabesque de l’OSM au Stade olympique pour Carmina Burana ou Carmen. C’est donc un outil qui va être loué par le Festival pour collaborer avec d’autres orchestres et qui va permettre un développement futur », précise-t-il.

Si le concert Francophonique de 2019 mêlera pop et classique, les plans pour 2020 sont plus ambitieux en matière de musique classique. « Francophonique est un banc d’essai pour nous amener à l’année 2020, consacrée au 250e anniversaire de la naissance de Beethoven où nous inviterons plusieurs orchestres. » Marc Boucher confirme qu’il vise « davantage d’événements extérieurs symphoniques » et que Classica s’enligne pour devenir un festival marqué par des mégaconcerts à ciel ouvert. D’ores et déjà, en 2020, il est prévu que la scène « sera opérationnelle pour accueillir entre trois et cinq concerts », évitant ainsi les opérations de montage et de démontage.

D’ailleurs, on comprend entre les branches que le mégaévénement initialement prévu en 2019 (on ne saura pas si c’est en plus ou à la place de Francophonique) était une Symphonie fantastique avec Yannick Nézet-Séguin pour l’année Berlioz. « Hélas, parmi les “technicalités” de programmes gouvernementaux dans l’organisation d’un festival, il y a le fait qu’un événement doit se tenir en dedans de 40 jours consécutifs. Et la seule date possible pour Yannick était hors délais par rapport au festival. Nous avons donc dû laisser tomber », se désole le directeur artistique.

Les Français, Beethoven et Mozart

L’année 2020, cruciale pour l’épanouissement Classica, dont ce sera d’ailleurs la 10e édition, est bénie pour le festival, car le nom de Beethoven est porteur. « L’année Beethoven nous offre des possibilités incroyables. Nous allons faire l’intégrale des Sonates pour piano, des Sonates pour violon et piano, des Sonates pour violoncelle et piano, mais aussi l’oratorio LeChrist au mont des Oliviers. » Pour remplir ses plaines d’Abraham à lui, Marc Boucher pense déjà à la 2e Symphonie de Mahler, qu’Alain Trudel a dirigée à Toledo et qu’il pourrait bien reprendre sur ses terres.

Marc Boucher ne craint pas trop le ressac de 2021 (« la moitié de la programmation est déjà faite ») : les risques seront minimisés, car il tablera sur Mozart pour attirer le public après Beethoven. « Nous travaillons avec Arion à La clémence de Titus », un opéra que le baryton vient de chanter à l’Atelier lyrique de Tourcoing. On subodore qu’il compte importer cette production.

Pour le moment, le festival 2019 qui se tient à Saint-Lambert, avec des « concerts-satellites » à Varennes, à Saint-Bruno-de-Montarville, à Longueuil, à Boucherville, à Mirabel, à Saint-Constant et à Mont-Royal, aura un tropisme plutôt français autour des anniversaires d’Hector Berlioz, de Jacques Offenbach et d’Albert Roussel.

Le concert classique emblématique qui les réunit est celui du 11 juin à la paroisse Notre-Dame de l’Annonciation, à Mont-Royal. C’est là que Jean-Philippe Sylvestre, l’Orchestre Métropolitain et Alain Trudel avaient enregistré en 2018 le disque André Mathieu pour Atma. Cette année, ils joueront le 2e Concerto pour piano de Jacques Hétu, dédié à André Laplante et créé par lui. Le reste du concert est consacré à Berlioz (« Scène d’amour » de Roméo et Juliette et « Marche hongroise » de La damnation de Faust), Offenbach et Roussel.

C’est le violoncelliste Stéphane Tétreault qui leur rendra hommage avec Harmonies des bois pour violoncelle et orchestre du premier et le Concertino pour violoncelle du second.

Classica, en lien avec le musicologue Jean-Christophe Keck, spécialiste d’Offenbach, présentera des partitions rares que Stéphane Tétreault jouera avec Marc Djokic et Jean-Philippe Sylvestre samedi à 20 h dans un concert de musique française, réunissant Offenbach, Roussel et Dubois.

L’originalité berliozienne est, à 15 h, la présentation du cahier de 25 romances pour voix et guitare, par Magali Simard-Galdès, Antonio Figueroa et le guitariste David Jacques qui jouera un instrument Jean-Joseph Coffe de 1829, l’époque de Berlioz. Ce projet original sera enregistré pour Atma à partir du 3 juin.

Dimanche à 15 h 30, l’ensemble I Giardini donnera le programme Gabriel Fauré, Mel Bonis et Théodore Dubois récemment gravé pour Harmonia Mundi, étiquette dont deux artistes vedettes, Pascal Amoyel et Emmanuelle Bertrand, seront en concert juste auparavant (13 h) avec leur projet Block 15 ou la musique en résistance mis en scène par Jean Piat.

Pascal Amoyel propose d’ailleurs samedi à 14 h son fascinant programme Le jour où j’ai rencontré Franz Liszt  présenté au Domaine Forget l’été dernier. Enfin, dimanche soir à 20 h, le concert Clair de lune, avec, entre autres, Marc Boucher, proposera un florilège de pages célèbres de la musique française.

Albert Roussel, l’anniversaire oublié

L’année 2019 est principalement l’« année Berlioz », un peu l’« année Offenbach ». Un compositeur est passablement oublié dans ces commémorations : Albert Roussel (1869-1937). Roussel est pourtant un maillon dans la grande histoire de la musique française, dont l’importance se perçoit aujourd’hui. Hors des figures particulières de Debussy et de Ravel, on peut ainsi définir un autre fil conducteur qui d’un siècle à l’autre mènerait par exemple de Berlioz à Roussel et de Roussel à notre contemporain Guillaume Connesson.

Warner Classics n’a pas oublié Albert Roussel et publie sur étiquette Erato un coffret de 11 CD qui n’a aucun équivalent sur le marché, car il puise dans les fonds Erato et EMI. On trouve sur Albert Roussel Edition (Erato, 0190295489168) les versions de référence des Symphonies nos 3 et 4 par Charles Munch, la sublime et trop rare 2e Symphonie (chef-d’oeuvre de l’après-Grande Guerre) par Jean Martinon et des documents uniques : l’opéra-ballet Padmâvati, Évocationsou Résurrection par Michel Plasson, des mélodies, les concertos, des oeuvres de musique de chambre et même des documents historiques comme Le festin de l’araignée dirigé par le compositeur lui-même.

Aucun éditeur ne disposant d’un catalogue équivalent, cette anthologie est unique et inégalable.

Festival Classica

Jusqu’au 16 juin. À Saint-Lambert et dans d’autres villes. De nombreux événements les samedi 1er et dimanche 2 juin.