Pour que la musique voyage mieux

Aux yeux de la Fédération canadienne des musiciens (FCM), le gouvernement fédéral a effectué «une percée majeure» dans la nouvelle version du Règlement sur la protection des passagers aériens une clause forçant les transporteurs d’ici à accepter les instruments de musique en vol.
Photo: OSM Aux yeux de la Fédération canadienne des musiciens (FCM), le gouvernement fédéral a effectué «une percée majeure» dans la nouvelle version du Règlement sur la protection des passagers aériens une clause forçant les transporteurs d’ici à accepter les instruments de musique en vol.

Pour un musicien, partir en avion avec son instrument aussi fragile qu’essentiel à son travail a longtemps été un coup de dé, en raison de décisions parfois arbitraires des agents d’embarquement ou de règles souvent floues, voire absentes. Mais de nouvelles exigences fédérales sont récemment venues encadrer les choses, au grand soulagement de plusieurs acteurs du milieu.

Aux yeux de la Fédération canadienne des musiciens (FCM), qui compte 17 000 membres au pays, le gouvernement fédéral a effectué « une percée majeure » en ajoutant vendredi dernier dans la nouvelle version du Règlement sur la protection des passagers aériens une clause forçant les transporteurs d’ici à accepter les instruments de musique en vol — sauf pour des raisons de sécurité ou de sûreté — et à expliciter les conditions de leur transport.

« C’est le fruit de quatre ans de négociations difficiles. C’est une grosse et puissante industrie, témoigne Allistair Elliott, représentant international à la FCM et lui-même trompettiste. Mais ça nous donne un nouveau niveau de protection et de prévisibilité, et c’est la clé ».

Anxiogène

C’est là où le bât blessait : dans le fait pour le musicien de ne pas savoir, rendu à la porte d’embarquement, ce qu’il adviendrait du violon, de la guitare, du clavier qu’il allait manier sur une scène étrangère.

Je pense que le jour où on pourra obliger une compagnie aérienne à prendre un instrument en cabine, là, on pourra dire qu’on a vraiment fait un grand pas en avant

« Si les agents étaient gentils, ça marchait, raconte Sophie Bernier-Blanchette, coordonnatrice de la production de spectacles chez Bonsound (Dead Obies, Safia Nolin, Milk & Bone). Mais, pour nous, il devenait difficile parfois de rassurer les musiciens, ou de leur donner un plan clair. Là, avec le règlement, c’est une grande avancée, c’est moins anxiogène. »

Allistair Elliott s’est souvent fait raconter des histoires d’horreur, où les instruments étaient tout simplement refusés, ou alors acceptés, mais à grands frais.

Parfois, un vol réservé dans un gros-porteur est transféré dans un plus petit avion, qui ne peut plus héberger autant de bagages surdimensionnés.

Mais, en vertu du nouveau règlement, qui entrera en vigueur le 15 juillet, les transporteurs aériens « vont devoir offrir une alternative aux musiciens pour un vol différent qui pourra transporter l’instrument », explique M. Elliott.

Dans un courriel au Devoir, l’Office des transports du Canada ajoute que « si la compagnie aérienne ne fait qu’indiquer qu’elle n’acceptera pas de transporter des instruments de musique dans sa politique, elle ne répond pas aux exigences. » Le nouveau règlement est issu de consultations faites en 2018 avec des membres du public et des groupes de défense des droits des consommateurs et de l’industrie du transport aérien.

Cabine ou soute ?

Selon l’expérience du guitariste Renaud Bastien, qui fait entre autres la tournée avec Coeur de pirate, il est assez rare que ses instruments puissent être transportés dans la cabine de l’appareil.

Et pour une guitare ou tout autre instrument, un séjour dans le froid de la soute à bagages peut facilement être létal. « C’est du stress, de l’inquiétude, de l’incertitude », résume Bastien, qui, lors d’une récente sortie d’avion au Mexique, a reçu son étui rigide de guitare dans un piètre état.

Bon, va encore pour un groupe de trois ou quatre musiciens, mais quand c’est l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) qui voyage, c’est toute une aventure, illustre Sébastien Almon, directeur aux tournées et opérations artistiques.

Ce dernier se réjouit bien sûr de cette obligation des transporteurs à accepter les instruments. « Mais je pense que le jour où on pourra obliger une compagnie aérienne à prendre un instrument en cabine, là, on pourra dire qu’on a vraiment fait un grand pas en avant. »

Dans le cas d’un orchestre comme l’OSM, l’enjeu est important, car si plusieurs des instruments voyagent en cargo séparé et sécurisé, de nombreux musiciens préfèrent ou doivent se déplacer avec leurs précieux outils de travail en main.

« Certains musiciens ont des instruments qui peuvent valoir 800 000 $, qui leur sont prêtés par une fondation, par exemple, qui stipule pour une raison d’assurances que l’instrument ne doit pas être transporté par un tiers, explique M. Almon. Mais quand on met ça dans les mains d’une compagnie d’aviation, on ne sait pas comment tout est stocké. Est-ce que c’est dans un hangar chauffé ? Et, qui les manipule ? Comment les touchent-ils ? Chaque fois que je vois comment les sacs sont balancés à la sortie de l’avion, je me dis que si c’était un violon, ce serait horrible. »

La victoire n’est donc pas entière, d’autant que chacune des compagnies aériennes rédigera ses propres conditions internes.

« On va surveiller comment les transporteurs vont gérer ça, explique Allistair Elliott, de la FCM. Si leurs politiques sont ridicules, on va continuer à se battre. Mais notre espoir, c’est qu’on pourra continuer à travailler ensemble. Si tout est prévisible de chaque côté de l’équation, tout le monde gagne. »

Température et humidité

Quand l’OSM se déplace avec ses instruments, il doit s’assurer que les hangars d’entreposage ou les camions de transport sont chauffés et dotés d’un taux d’humidité contrôlé. « Quand je sais que les instruments doivent être dans un hangar de douane pendant huit heures, je pose la question à mon fournisseur pour savoir si c’est chauffé, explique Sébastien Almon, directeur aux tournées et opérations artistiques pour l’orchestre. Ça peut sembler bête, mais on a besoin de le savoir. »

Dans de mauvaises conditions, une clarinette peut voir son bois se fendiller et ses clés geler, par exemple.

Chez Bonsound, il arrive souvent qu’on préfère louer à destination les claviers ou autres outils électroniques plutôt que de courir le risque d’abîmer ces lourds et fragiles instruments. « Le risque est trop grand, explique Sophie Bernier-Blanchette, coordonnatrice de la production de spectacles. Acheter un étui rigide rembourré et fait sur mesure pour l’avion, ça peut coûter jusqu’à 1000 $, et ce sont des coûts que le musicien ne veut pas nécessairement assumer. »