Une Florence + The Machine grande et grandie au Centre Bell

Quand Florence Welch descend au parterre et va chanter et danser tout près tout près des gens, devant les consoles, ce que l’on vit est absolument extraordinaire; une proximité événementielle.
Photo: Emma McIntyre / Getty Images for KROQ / Entercom / AFP Quand Florence Welch descend au parterre et va chanter et danser tout près tout près des gens, devant les consoles, ce que l’on vit est absolument extraordinaire; une proximité événementielle.

Passons outre à la première partie, Blood Orange, groupe funky-soul de pacotille se la jouant indûment Prince et qui remplit tout juste honnêtement son mandat de lève-rideau. Pouvez-vous croire que dans nombre d’amphis visités à travers l’Amérique pour cette tournée intitulée High As Hope, c’est Christine et ses Queens qui lancent la soirée ? Elle n’a vraiment peur de rien sous sa chevelure de feu et ses voiles diaphanes, Florence Welch. Si formidable soit-elle avec sa formidable Machine, c’est à ses risques et périls qu’elle offre à une telle artiste un tel tremplin. C’est qu’elle sait sauter, la Française fantastique ! Dans les papiers des quotidiens consultés, ça frappe : un espace égal est consacré à l’extraordinaire création scénique de celle que l’on appelle désormais Chris — Hélène Letissier au civil, faut-il le rappeler. Tout épate et tout étonne chez Chris : la dégaine et le chant autant que le propos et les chorégraphies.

Pas de Christine au Centre Bell ce mardi, donc. Dommage, quand même. À Montréal, cela aurait été un programme double extraordinaire, un sacré match, et on aurait pu jouer aux dés l’ordre d’entrée sur scène. Pas de souci avec Blood Orange. Place libre, donc. Et place puissamment assumée, vous pensez bien : foule empoignée à la jugulaire d’entrée de jeu. C’est qu’elle sait y faire, Florence. Ce que l’on sait fort bien, au demeurant. On n’attendait rien de moins que d’être soulevé d’entrée de jeu.

La perfection prévisible ?

Oserais-je l’écrire ? C’en est presque prévisible. Peut-on reprocher à une artiste aussi extraordinairement performante d’être un peu trop égale à elle-même ? En anglais, il y a une expression qui décrit bien le problème : « the law of diminishing returns ». Même un triomphe, à force d’être triomphal, l’est forcément un peu moins quand le jupon dépasse et qu’on reconnaît un peu trop le motif, si extraordinairement brodé soit-il. Cousu de fil blanc, dit l’expression. C’est ce que je ressens quand Florence demande aux gens de ranger leur téléphone portable et d’être « avec elle ». C’était tout pareil la dernière fois, et la dernière fois n’est pas assez loin dans les souvenirs (juin 2016) pour ne pas dégonfler un peu le ballon.

On me dira : et James Brown, et Elvis, ils n’ont pas fait le même show mille fois ? Certes. Mais c’est difficile de ne pas penser à la proposition totalement étonnante d’une… Christine avec ses Queens. Suis-je injuste ? Peut-être : de plus en plus, je suppose que j’attends de certains artistes qu’ils se surpassent et se réinventent chaque fois, et d’autres pas.

Tournoyer à en donner le tournis

Avouons : le degré de perfection atteint par Florence Welch est rare, et il est difficile d’être plus que parfaite. Et les gens, de toute évidence, veulent exactement d’elle ce qu’elle fait si bien : tournoyer, gambader pieds nus, arpenter la scène pour la posséder. N’est-ce pas ce qu’un Mick Jagger a fait toute sa vie (avec des souliers, lui) ? Si. Est-ce moi qui n’attends plus rien d’autre de l’un et trop de l’autre ? Ça se peut. Le fait est qu’elle chante plus admirablement, plus puissamment que jamais. Et que sa proposition scénique atteint un degré de perfection rarissime. C’est quoi, mon problème, alors ?

Je ne sais pas. Le dispositif scénique est magnifique ; boiseries en escalier, du meilleur goût, rappelant les plus belles salles de concert (notre Maison symphonique, notamment) : la très grande classe. A-t-elle mieux tournoyé, mieux dansé, mieux chanté ? Je dirais que non. Tout est au superlatif, ses grands sauts de ballerine autant que ses notes vertigineuses. Le groupe autour d’elle, d’une efficacité absolue, ne prend plus autant de place parce que c’est elle qui l’occupe encore mieux qu’avant. Lui reprocher ça ? Pas moi. J’applaudis à tout rompre, comme tout le monde. Plus fort encore, le matériel de tous ses albums semble intégré, participer d’un même grand élan. L’ovation après la salve de chansons du départ, June, Hunger, Between Two Lungs, échantillonnant tous les disques, est conséquente, et la joie de la chanteuse est une joie partagée : « You’re so kind ! » Elle est franchement radieuse : elle sort d’une période difficile, avoue-t-elle, et le bienfait de l’échange avec le public est manifeste.

Le coup du téléphone

Quand elle demande aux gens de se tenir les mains et de les brandir, le temps de Queen Of Peace, c’est de toute évidence un moment de grande communion. Quand elle demande aux gens de dire à leur voisin un mot d’amour, on suit. Tout est à la fois élégantissime et senti, alors quoi ? Qu’attends-je donc ? Une version dépouillée ? Du glam ? Non, bien sûr que non. Ces milliers de fans, comme moi, vivent une grande complicité avec Florence, et réciproquement. Elle s’est inventée et ne cesse de peaufiner son invention, alors quoi ?

C’est le coup du téléphone portable, je pense. Comme la dernière fois. La communion… télégraphiée. Comme si ça dénonçait la spontanéité de la communion, précisément. Oui, ça rend les gens très heureux. Et Florence, dans toute sa gestuelle, ne manque jamais de naturel. Demander aux gens de ranger leur portable demeure légitime. Il est sans doute nécessaire de répéter la manoeuvre : les gens sont contents de vivre le moment avec elle, et elle avec eux, ce n’est pas du chiqué. Pourtant, j’insiste : le petit malaise ne s’estompe pas. Si elle avait dit qu’à chaque spectacle depuis des années, c’est son moment de communion préféré, j’aurais vécu le moment comme un rituel assumé. Et non comme un moment de fausse grande spontanéité, la même grande spontanéité qu’en 2016.

De sommet en sommet

Mais en rester là serait de mauvaise foi. Ce spectacle est à la fois exquis, impeccable et empreint d’humanité. Le ballet de Florence atteint des sommets. La chanteuse est exceptionnelle, et exceptionnellement sincère. C’est quand même rarissime. Peut-être est-ce moi qui, après des mois d’absence de la couverture des spectacles, vois trop le jupon dépasser. La magnificence ET le naturel de la proposition de Florence sont indéniables ; sa reconnaissance pour les « dix ans de chansons partagées » émeut vraiment. Des chansons du premier album jusqu’à la toute récente Jenny Of Oldstones (écrite pour la série Game of Thrones), tout le répertoire se tient et résiste au temps : c’est rare, de nos jours. C’est même exceptionnel.

Tenez, quand elle descend au parterre et va chanter et danser tout près tout près des gens, devant les consoles, ce que l’on vit est absolument extraordinaire ; une proximité événementielle. Si elle nous refait le coup la prochaine fois, ma foi, les gens seront tout aussi extatiques et heureux. Et ne penseront pas à leur téléphone. Et je ne penserai pas à Christine et ses Queens. Et c’est tant mieux.