Kissin: tout un monde sonore

Le pianiste russe Evgeny Kissin a livré samedi une prestation qui tenait du privilège pour les spectateurs.
Photo: Sheila Rock Le pianiste russe Evgeny Kissin a livré samedi une prestation qui tenait du privilège pour les spectateurs.

En ayant le privilège de vivre le phénoménal récital d’Evgeny Kissin samedi à la Maison symphonique de Montréal, on se disait, quelques jours après le concert de Michael Tilson Thomas à la tête de l’OSM, que cette semaine musicale avait été décidément bénie.

Le pianiste russe de 47 ans que l’on a connu adolescent, à 17 ans, dans une retransmission du 1er Concerto de Tchaïkovski dirigé à Berlin par Herbert von Karajan, mais auquel les Russes avaient déjà tendu les micros dans les deux Concertos de Chopin alors qu’il avait 12 ans, n’a jamais souffert, musicalement, du syndrome de l’enfant prodige trop précocement éclos. Mieux encore, il s’est développé en artiste majeur de notre monde musical.

Un successeur d’Horowitz

Dans un coin de sa personnalité, Evgeny Kissin reste un torturé, ce qui explique en grande partie le programme exigeant qui plonge l’auditeur dans le vif du sujet dès la première note, puisque le pianiste nous précipite d’emblée dans le fa mineur le plus tendu et sombre de Chopin, avec le Nocturne op. 55 n° 1. L’ambiance ne va pas être à la gaudriole. Nous ne sommes pas venus pour cela. Kissin la détend à peine avec l’humilité suprême de l’Opus 37 n° 2, tout cela pour nous préparer à un déluge étrange, celui de la redoutable Sonate n° 3 de Schumann, en fa mineur bien sûr.

Jadis, il fallait s’appeler Vladimir Horowitz pour personnifier cette partition mal aimée, jouée samedi dans l’édition tardive de 1853, plus cohérente et convaincante sur le plan formel. Sonate passionnée issue d’une période sombre, composée par un Schumann séparé de Clara, dont l’inspiration de compositrice marque le 3e mouvement.

Kissin fait tenir l’ensemble d’un souffle et prend véritablement la relève moderne du grand Horowitz dans une partition qui n’a que peu de défenseurs, ce que l’on comprend vu sa complexité. Son Finale, prestissimo possibile, laissait pantois.

Le moment fort du concert survenait cependant après la pause avec huit Préludes de Debussy qu’il est assez difficile de décrire tant il est quasi inconcevable que l’on puisse jouer du piano et ces oeuvres aussi parfaitement en matière de gestion des phrases, de beauté et de résonance des sons. C’est là, dans La cathédrale engloutie, que l’on est dans le « concert sans orchestre ». La manière dont fusent les Feux d’artifice, les risques pris dans La sérénade interrompue (tempo rapide), la houle de Ce qu’a vu le vent d’ouest… On se souvient, certes, de Radu Lupu au Théâtre Maisonneuve, inoubliable lui aussi. Mais Lupu avait accaparé les Préludes pour les mouler à son univers alors que Kissin les sublime dans leur propre contexte.

Le pianiste fait de même, tout naturellement, avec la 4e Sonate de Scriabine en conclusion de récital et ajoute trois rappels devant une salle en délire qui a hâte de le revoir.

Récital de piano Evgeny Kissin

Chopin : Nocturnes en fa mineur, op. 55 no 1 ; sol majeur, op. 37 no 2 et mi majeur, op. 62 no 2. Schumann : Sonate pour piano no 3 en fa mineur « Concert sans orchestre ». Debussy : Huit Préludes. Scriabine : Sonate no 4, op. 30. Concert présenté conjointement par l’OSM et Pro Musica. Samedi 25 mai 2019, Maison symphonique de Montréal.