Rufus Wainwright à Wilfrid: la fête magnifique du fils prodigue

C’est notre Rufus! C’est le fils prodigue de Montréal (et de Saint-Sauveur).
Photo: Al Pereira C’est notre Rufus! C’est le fils prodigue de Montréal (et de Saint-Sauveur).

Parfois, le choix des chansons qui accompagnent les gens à leur siège dit tout. Some Velvet Morning, par Nancy Sinatra et Lee Hazlewood, puis Voilà, de Françoise Hardy, et Douce France de Trenet révèlent l’homme de goût, l’épris de beauté, le complice bilingue. Le fond de scène aussi : projection stylisée, où la croix du mont Royal domine l’enseigne de Farine Five Roses. On est chez Rufus Wainwright, comprend-on, c’est-à-dire chez nous, et nous allons célébrer avec lui les vingt ans de son premier album, paru très exactement le 19 mai 1998 sur la prestigieuse étiquette DreamWorks.

Eh ! C’est notre Rufus ! C’est le fils prodigue de Montréal (et de Saint-Sauveur). La tournée anniversaire All These Poses a beau avoir démarré au Grand Théâtre de Québec plus tôt cette semaine, c’est ici, à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts mercredi, que la célébration officielle a eu lieu. Il n’y a qu’à voir le sourire de notre gaillard pour s’en convaincre : il est de retour à la maison. Le fait est qu’il s’amène sur scène comme à la ville, à savoir : chapeauté d’un haut-de-forme. Et il lance April Fools comme au premier jour : on dirait encore un Brian Wilson qui aurait été jouer dans le jardin d’Elton John.

Distance et proximité

« I know this hall, this is where we presented our opera all those years ago, c’était très important ! » se rappelle-t-il dans les deux langues. Barcelona suit, et c’est délicieusement lascif, Rufus chante comme s’il se baignait dans le son de sa voix. « Alors, on est ici ce soir pour célébrer les vingt ans de ma carrière ! Great… » Il rit de se voir si beau en ce miroir, mais toujours avec un brin d’autodérision. Il est comme ça, notre Rufus chéri. Un peu chien pour lui-même, amusé par son ego géant exprès, sachant que personne n’est dupe et que tout le monde l’aime pour vrai.

Il n’y a qu’à entendre ces acclamations après chaque titre bien-aimé : le plancher de Wilfrid vibre et ça va haut sur l’échelle de Richter. « Twenty years ago, it started with this song… » C’est Foolish Love, premier titre du premier album, qui porte encore la marque des arrangements de Van Dyke Parks, mythique collaborateur de… Brian Wilson.

Et voilà sœurette Martha « who didn’t get time to rehearse, which is our style… » S’il n’y avait pas un peu de spontanéité dans la place, on ne serait pas dans la chère tribu des McGarrigle-Wainwrtght-Lanken. Martha et Rufus harmonisent comme ils respirent. In My Arms est partagé dans leur carré de sable. Martha nous annonce par ailleurs qu’elle a acheté une bâtisse à l'angle de Saint-Viateur et qu’elle y ouvrira un café en juin. Nous sommes officiellement invités. C’est ça, la famille, c’est ça, Rufus : la distance ironique n’empêche jamais la proximité des cœurs.

« Comme vous le savez, Martha et moi, on avait une mère incroyable, Kate McGarrigle. » Qui n’aimait pas toutes ses premières chansons, précise-t-il en présentant Beauty Mark, qui se voulait sa « réponse » aux attentes. Ai-je dit intimité ? Leur histoire est tricotée dans la nôtre, nous avons littéralement grandi avec Martha et Rufus et leurs cousins-cousines, bercés par Kate et Anna McGarrigle.

Instants exquis chez Joni

« I know I have an incredible body », commente Rufus en retirant son veston, révélant biceps et justaucorps lamé or. Et puis, il nous sert une chanson de Joni Mitchell pour resplendir encore plus : c’est Both Sides Now et c’est magnifique. Un piano, une voix, une mélodie exceptionnelle, exceptionnellement servie. Quel Rufus, ce Rufus ! Quelle Joni, cette Joni ! Instants d’éternité. L’ovation est conséquente. Immense et chaleureuse, toute la famille montréalaise est heureuse.

C’est l’entracte : les Shangri-La’s font Remember (Walking in the Sand), les Ronettes implorent Be My Baby, Gainsbourg rime génialement L’Anamour. Du goût, du cool, de la culture pop ! Tiens, j’aperçois Pierre Lapointe, chic et barbu. Il est de la famille, lui aussi. À tout le moins un coloc dans la même maison de musique.

La deuxième partie est entièrement consacrée à l’album Poses. Le deuxième, le décisif, écrit en six mois de « résidence » au Chelsea Hotel, paru en 2001 et encensé partout. Rufus le sert dans la séquence du disque. Somptueusement. Spectaculairement. Exagérément, exprès. Habillé en clochard de luxe, avec une cape en haillons lamés… argent. C’est New York stylisé en fond de scène, maintenant. Chelsea Hotel et Endiron Building. Il chante Cigarettes and Chocolaté Milk. Broadway, revoilà ton amant.

L’album est fait pour être vécu tout d’une traite. Le son et les versions flirtent avec la perfection. Le mélange baroque des genres est aussi stupéfiant qu’à la première écoute. Vous connaissez l’album : c’est la même félicité, en mieux. Shadows, California… Permettez-moi de m’en repaître sans mot dire, comme tout le monde à Wilfrid. À la fin du rappel, toute la famille vient chanter Across the Universe avec son beau Rufus. Lequel est affublé d’une parure énorme, gigantesque voilure comme on en voit au Mardi gras. Elton serait fier. Nous le sommes aussi.