Une «Septième» de Mahler unidimensionnelle

Le concert annuel de l’Orchestre symphonique de Toronto était placé sous la direction d’Andrew Davis, chef vénérable sollicité pour deux ans, le temps que le comité de sélection finalise l’engagement d’un nouveau directeur musical après Peter Oundjian.
Photo: Jaime Hogge Le concert annuel de l’Orchestre symphonique de Toronto était placé sous la direction d’Andrew Davis, chef vénérable sollicité pour deux ans, le temps que le comité de sélection finalise l’engagement d’un nouveau directeur musical après Peter Oundjian.

Le concert annuel de l’Orchestre symphonique de Toronto (TSO) était placé, mardi, sous la direction d’Andrew Davis, chef vénérable sollicité pour deux ans, le temps que le comité de sélection finalise l’engagement d’un nouveau directeur musical après Peter Oundjian. Le choix s’est fixé sur Gustavo Gimeno, un Espagnol de 43 ans, qui prendra ses fonctions en septembre 2020 pour une durée initiale de cinq ans.

Le programme de mardi était généreux puisque la 7e Symphonie de Mahler, qui se suffit souvent à elle-même, était précédée d’une première partie mettant en vedette Louis Lortie, que nous avons eu plaisir à entendre de nouveau avec un orchestre dans cette salle. La prestation du pianiste était précédée par l’un de ces haïkus symphoniques pondus à grands frais par le TSO au cours de l’année du 150e anniversaire du Canada. Celui-ci, d’un compositeur qui rend hommage au dynamisme de son pays d’adoption, ressemble beaucoup à du Copland.

Dans César Franck, nous avons été frappé par la fluidité, la légèreté et la transparence du piano très français de Louis Lortie — le brillant pianiste québécois possède à la fois l’intelligence du style et les moyens techniques de le mettre en valeur — et la relative opacité des textures d’un orchestre très fourni. On sent Lortie plus lumineux et plus allant, mais la tradition orchestrale d’un César Franck « germanisé » a la vie dure.

Mahler à l’envers

Ce qu’Andrew Davis réussit indéniablement dans la 7e Symphonie, la mal-aimée, de Mahler, c’est ce qui échappe à nombre de ses interprètes, c’est-à-dire le finale, souvent jugé vain et creux. Le chef et l’orchestre s’y engagent avec ferveur en saturant les sonorités et les volumes.

Si cet épisode conclusif un peu primaire n’est pas le point fort des plus métaphysiques des interprètes de Mahler (Haitink, Bernstein, Sinopoli, Tennstedt), ces derniers creusent par ailleurs, dans les quatre autres mouvements, des couches interprétatives que l’on cherchait vainement sous la baguette d’Andrew Davis.

En fait, le chef a ravalé unidimensionnellement l’ensemble de la symphonie au niveau du finale, et notamment un premier volet en permanente saturation, percé par les trompettes. Évidemment, la Septième est intense. Mais elle l’est à travers un théâtre sonore, et par des flux et reflux, matérialisés par une indication, « drängend » (en pressant), bien trop timidement observée mardi.

La vie passe par la caractérisation des sons. Quand la caisse claire (tambour) entre dans la coda du 1er mouvement, cette entrée possède une signification forte (les réminiscences de Mahler, qui, enfant, habitait près d’une caserne). C’est une entrée violente, pas une quelconque coloration d’un tutti saturé depuis belle lurette. Ces mises en valeur de sons signifiants, bien plus que seulement opulents ou clinquants, se posent dès le début. Comment sont abordés les trémolos des cordes ? En ne faisant rien de ces trémolos (contrairement à Kent Nagano), Andrew Davis n’installe aucun climat. Idem pour la sublime extase sensuelle en si majeur au milieu du premier volet, escamotée.

Il y a indéniablement eu un choix esthétique : une saturation maximale des coloris, jusqu’au matraquage sonore. Mais la Nachtmusik I manquait de textures et le Schattehaft (3e mouvement), d’atmosphère. Là aussi, quand Mahler demande au hautbois d’être « grell » (strident), il a ses raisons et quand le pizzicato final est fortissimo, c’est qu’il doit être flagrant et « arraché », à l’image de celui de la fin du premier volet de La mer de Debussy.

Très belle exécution, rutilante, de quelque chose qui ravalait un chef-d’œuvre d’ombres et de fantômes au niveau d’inspiration de son finale, qui repose sur un beau brillant de façade. Quand la réalisation est aussi bonne, on peut s’en contenter avant de découvrir autre chose.

La 7e Symphonie de Mahler et le TSO

Chan Ka Nin : My Most Beautiful, Wonderful, Terrific, Amazing, Fantastic, Magnificent Homeland. Franck : Variations symphoniques, pour piano et orchestre. Mahler : Symphonie no 7, « Chant de la nuit ». Louis Lortie (piano), Orchestre symphonique de Toronto, Andrew Davis. Maison symphonique de Montréal, mardi le 21 mai 2019.