L’Orchestre du CNA et le savoir-faire de créativité

Le chef d'orchestre Alexander Shelley
Photo: Fred Catroll Le chef d'orchestre Alexander Shelley

Présenté samedi à la Seine musicale, le deuxième concert de l’Orchestre du Centre national des arts (CNA) dans la capitale française a brillé par l’exécution efficace des musiciens. Le spectacle marquait la mi-parcours d’une tournée européenne qui est d’ores et déjà une leçon de courage et de responsabilité.

L’exécution dense et sans relâchement de la 2e Symphonie de Brahms, plus tendue encore qu’à Londres et plus exaltée dans le développement du 1er mouvement, tenait les promesses annoncées le mardi précédent. Même cadence, sous la direction d’un Alexander Shelley plus ardent, à la tête d’une troupe menée par le violon solo Yosuke Kawasaki soucieux de contenir ses emportements et d’adopter une tenue irréprochable.

 

Brahms était précédé de Lonely Child, de Claude Vivier. « Vous avez aimé ? Écoutez donc les Kindertotenlieder de Mahler », recommandait le programme du concert. D’habitude, on fait le chemin inverse, mais celui-ci est merveilleux. Erin Wall, à la voix que l’on sait monumentale, la tenait sous le boisseau avec une expression subtile.

Avec des dosages instrumentaux infinitésimaux dans une version patiente, il était frappant d’entendre Lonely Child apprivoisé par une grande chanteuse à carrière internationale de l’autre bout du pays. Quelle émotion aussi de voir un chef anglais et un orchestre opérant à Ottawa « faire le boulot » de diffusion du patrimoine québécois et de diplomatie culturelle dont l’ambassadrice du Canada en France, Isabelle Hudon, vantait les mérites samedi avant le concert Réflexions sur la vie.

Un jalon posé

Lors des deux tournées auxquelles Le Devoir a été le plus récemment convié, nous avons vécu en décembre 2017 l’explosion miraculeuse d’un collectif qui s’est révélé à lui même — le Métropolitain, avec, il faut le préciser, un compositeur québécois à chaque concert.

Après la présentation de 4 des 8 concerts européens de l’Orchestre du CNA, qui n’affiche que des solistes canadiens et comporte de la musique de création substantielle de qualité à tous les concerts, cette tournée montre que la diplomatie culturelle peut atteindre un autre niveau. Ici, il ne s’agit pas uniquement de « vendre sa pomme » et d’entretenir l’exportation d’un savoir-faire de réalisation dans le grand répertoire étranger consacré. Ce qui se passe en ce moment en Europe avec le CNA, c’est l’atteinte d’un degré supérieur de diplomatie culturelle, par l’alliance d’un savoir-faire de réalisation et d’un savoir-faire de créativité.

On pourrait objecter qu’exporter ainsi les créations de six compositeurs et compositrices pourrait être la « mission » d’un Centre national des arts. Le raccourci est téméraire. Car pas un sou d’argent public n’a été versé pour cette tournée, entièrement tributaire du mécénat privé et qui aurait pu choisir des voies beaucoup moins risquées.

Il est impossible de comparer des budgets, car celui du CNA regroupe un orchestre et plusieurs théâtres. Par contre, deux choses sont patentes. Dans des règles non écrites, le Canada a défini depuis des lustres une compagnie d’opéra phare, la Canadian Opera Company de Toronto et un orchestre symphonique leader, l’OSM. Tous deux sont subventionnés et avantagés en conséquence. Le Canada a également octroyé en 2016 une enveloppe hors normes de 7,5 millions de dollars à l’Orchestre symphonique de Toronto pour mettre en musique le 150e anniversaire du Canada. Quels ont été les « retours diplomatiques ou patrimoniaux culturels » sur ces investissements pour le pays ?

Certes, tout n’est pas si simple : la défiance vis-à-vis de la musique de notre temps reste si grande qu’il est très difficile de convaincre les promoteurs à l’étranger d’accepter ces programmes et, ce faisant, les institutions risquent de se barrer l’accès à de grandes salles et donc de nuire par ricochet à l’exportation de leur savoir-faire de réalisation. Cela dit, Gergiev et son Orchestre du Mariinski parviennent à tourner aujourd’hui en jouant du Chtchédrine.

Le débat est donc vaste et complexe, mais ce dont Le Devoir a été témoin la dernière semaine marque un réel jalon. Car au-delà de la créativité musicale et filmique, Réflexions sur la vie a par exemple mis le pied à l’étrier à l'entreprise Normal Studio de Montréal qui a, dans la mise en espace des concerts orchestraux, acquis une expertise aujourd’hui recherchée dans le monde et dont Paris a pu être témoin.

Pour Réflexions sur la vie, qui méritait largement de convaincre la Philharmonie de Paris d’ouvrir la Philharmonie 2, Alexander Shelley, directeur musical, Christopher Deacon, directeur du CNA, ont suscité un projet désormais patrimonial (dans les faits, le projet au complet ou à tout le moins ses séquences Amanda Todd-Jocelyn Morlock et Rita Joe-John Estacio). Ce faisant, ils ont donné un sens anobli et une portée nouvelle et enrichie au mot « diplomatie culturelle ».

Il n’y a strictement aucun mal à n’exporter que son savoir-faire. Mais ce qui est en train de se passer là n’a rien à voir et changerait la donne — notamment dans la détermination et constitution d’un vrai patrimoine musical — si le mérite, la créativité, l’ardeur, la générosité, l’altruisme et le courage, c’est-à-dire l’audace et surtout ses résultats, s’en trouvaient valorisés et récompensés.

Christophe Huss était l’invité de l’Orchestre du CNA à l’occasion de sa tournée européenne.

Tournée européenne du CNA

Concert 4. Paris – Seine musicale. Claude Vivier : Lonely Child. Brahms : Symphonie no 2. Erin Wall (soprano), Orchestre du Centre national des arts, Alexander Shelley. Le 18 mai 2019.