FIMAV: instruments détournés et découvertes enchanteresses à Victo

Les attentes étaient élevées pour le trio fort attendu composé du légendaire pirate japonais de la guitare (et autres machines sonores) Keiji Haino, du saxophoniste de renom (et assidu du festival) Peter Brötzmann et de la guitariste «pedal steel» Heather Leigh. 
Photo: Martin Morissette Les attentes étaient élevées pour le trio fort attendu composé du légendaire pirate japonais de la guitare (et autres machines sonores) Keiji Haino, du saxophoniste de renom (et assidu du festival) Peter Brötzmann et de la guitariste «pedal steel» Heather Leigh. 

La programmation du vendredi de ce 35e Festival international de musique actuelle de Victoriaville misait sur un équilibre entre trouvailles et gros noms attendus par une poignée de fervent. À l’exception d’une performance intimiste toute en nuances du vétéran contrebassiste Barre Phillips, les nouveaux venus à « Victo » sont ceux qui ont su captiver le plus en cette seconde journée.

Le programme aura commencé en douceur à la grande messe des musiques nouvelles, avec le duo quasi inconnu chez nous fait d’Elena Kakaliagou et Ingrid Schmoliner. La première est une corniste d’origine grecque et la seconde, une pianiste autrichienne. Leurs récits d’exil et leurs chants à caractère mystique, accompagnés des jeux des cordes pincées d’un piano à queue et de souffles saccadés dans un cor français, ont emmené le public — certes peu nombreux, programmation de début d’après-midi obligeant — dans un voyage au-dessus des montages et près rivages des mers européennes. On aurait juré que des créatures folkloriques alpines, elles aussi, écoutaient, les yeux mi-clos et tapis dans la pénombre du Carré 150, la performance émouvante.

Il a fallu ensuite patienter jusqu’à 17 h pour avoir droit à la suite, consistant du duo bruitiste naïf Klimperei et Madame Patate (Christophe Petchanatz et Émilie Siaut). Avec moult instruments, les deux musiciens français ont déployé un peu timidement leur univers sonore faste, à cheval entre Ennio Morricone et Yann Tiersen. Le mélodica est un instrument autant charmant que ludique, et Madame Patate et Klimperei savent en tirer la moelle attendrissante. Ajoutez à cela un harmonica, un ukulele, une clarinette, un synthétiseur, une guitare électrique, des voix de tête et divers outils et jouets que l’on crinque, remonte, et fait vriller dans le micro. En résulte un voyage sympathique, mais un peu surchargé. Comme une balade en bateau-mouche dans un monde en pâte à modeler.

La volière de Rainer

Venaient ensuite les concerts de soir, dont le premier, une performance sous la direction du compositeur jazz montréalais Rainer Wiens, promettait à vivre une expérience comme seul le FIMAV peut procurer. Accompagné de douze musiciens et musiciennes (tous baignant dans la scène jazz et actuelle de Montréal) sur scène, Wiens a présenté Birds of a Feather, un concert reproduisant à forte prédominance de vents et de cuivres l’impression de se trouver dans une volière. Chaque collaborateur a reçu comme instruction d’étudier divers chants d’oiseaux. Débutant avec le pouls haletant de la fascinante vocaliste Maya Kuroki, la performance a ensuite pris un certain moment à prendre son envol — bonjour métaphore de volatiles. Incertains de la direction dans laquelle Wiens voulaient les emmener, les musiciens, guidés par l’impressionnant flûtiste Jean Derome — avec qui Wiens avait déjà travaillé pour la performance Canot-Camping — piaillaient leurs parties en quête de cohérence. Celle-ci survint après une vingtaine de minutes, lorsque les cordes, notamment la contrebasse de Nicolas Caloia, se joignirent. Au final, la magie opère et la volière existe. Mais ce n’est pas au bout de quelques peines. Le public a semblé toutefois conquis, et chacun a pu s’envoler vers d’autres explorations musicales.

Ça tombe bien, le Colisée attendait à 22 h le grand contrebassiste Barre Phillips en solo. Explorateur des premières heures de son instrument, l’octogénaire américain installé en France, habitué du festival, s’est présenté en toute humilité sur la scène, sous les applaudissements nourris de quelques grappes de fervents amateurs. La contrebasse est sans conteste le son de l’intensité et de l’opulence, et M. Phillips jongle facilement avec ces deux sens de l’affect, d’une façon si nuancée que l’équilibre est saisissant. Tirant le maximum possible des cordes et de l’archet, Barre Phillips a produit des sons d’une grande richesse que l’on peinait parfois à croire qu’ils ne provenaient pas d’une quelconque source numérique. Menant le public dans une valse émotionnelle, entrecoupé des confidences sereines que seul son âge vénérable peut commander, Barre Phillips représente incontestablement l’un des points forts de cette journée sous le signe de la prospection instrumentale. Le seul hic de ce moment de ravissement provenait des « bip bip » répétés d’une machine visiblement allumée dans la salle. Le directeur demande pourtant avant chaque concert d’éteindre les téléphones cellulaires !

Trio trouble

Enchaînait ensuite sur la même scène le trio fort attendu composé du légendaire pirate japonais de la guitare (et autres machines sonores) Keiji Haino, du saxophoniste de renom (et assidu du festival) Peter Brötzmann et de la guitariste pedal steel Heather Leigh, moins connue. Les attentes étaient élevées pour cette rencontre un peu contre-intuitive. Disons seulement que l’ego est l’ennemi du musicien improvisateur et ce soir-là, Keiji Haino a laissé le sien dicter la musique. Il a fallu un long moment avant que les trois musiciens trouvent leur cohésion, qui a tout de même donné lieu à quelques beaux moments planants, merci à l’élévation prodiguée par Mme Leigh. Son chant rappelant Body / Head a pu donner une certaine union à ce concours de personnalité, dans lequel Brötzmann semblait d’ailleurs se perdre. Les puristes du libre auront crié au génie, mais il ne suffit pas de tirer dans tous les sens pour atteindre l’apothéose de l’impro.

Il était tard après toute cette musique. Les derniers à paraître, le duo basse-batterie anglais Tomaga, n’ont pu s’installer qu’après 1 h du matin. Véritable symbiose sur scène, la musique de Valentina Magaletti et Thomas Relleen est un cri de guerre. La percussionniste mène la bibitte vaillante d’une main de maître, avec une virtuosité bluffante. Car ici, c’est la batterie qui joue la mélodie, les claviers et la basse de Relleen servant d’enveloppe multicouche aux constructions à la fois reggae, punk, kraut et électroniques du duo. Lorsque la trans devenait trop profonde, le clavier est venu soulever l’énergie en haussant les bpm, alors que Magaletti continuait à taper frénétiquement sur ses cymbales. À l’heure qu’il était, on comprend que nombreux sont ceux et celles qui ont préféré rentrer plutôt que de s’initier à la magie Tomaga. Mais c’est bien dommage pour eux ! À noter que le duo sort son second album, Extended Play 1, le 7 juin.

Le Festival se poursuit jusqu’à dimanche à Victoriaville.

Sophie Chartier est l’invitée du Festival international de musique actuelle de Victoriaville.


Des installations qui se collent au paysage

Encore une fois cette année, le festival présente une sélection d’oeuvres sonores, quelques-unes interagissant avec le public, à explorer pendant les temps morts. Ainsi, le commissaire Érick d’Orion a choisi sept pièces imposantes dans lesquelles se perdre et écouter. De plantes qui chantent quand on les touche à une fontaine intérieure, la thématique du son expérimental était déclinée de façons diverses. Mention spéciale à la prouesse technique de L’orchestre d’hommes-orchestres, qui signe une création fusionnant aspirateurs, cornets de cuivre, ampoules et camion de livraison dans une symphonie comique au charme visuel suranné.