Le retour de Rufus Wainwright, l’enfant prodigue de la pop

«Bon, ma voix n’a pas dramatiquement changé… Je dirais plus qu’elle a profondément changé», pense Rufus Wainwright.
Photo: Kayla Schoen «Bon, ma voix n’a pas dramatiquement changé… Je dirais plus qu’elle a profondément changé», pense Rufus Wainwright.

Rufus Wainwright tient à ce que vous sachiez qu’il est de retour à la chanson pop : cette tournée, la All Theses Poses Anniversary Tour, « est en quelque sorte une manière pour moi de me présenter à nouveau comme un artiste pop, de me réintroduire dans le monde de la pop », après s’être fait distraire par son autre passion, l’opéra. Au programme de son concert rétrospectif de mercredi prochain à la Place des Arts, une première partie consacrée aux premières chansons agrémentée de quelques nouvelles et de reprises, puis l’intégralité de son deuxième disque, le désormais classique Poses.

Neuf albums en 21 ans de carrière, deux opéras, et quelques autres projets singuliers, comme un hommage à Judy Garland (Rufus Does Judy at Carnegie Hall, 2006), donnent l’impression d’un artiste plutôt porté vers les prochains projets que sur la gestion de son patrimoine musical — c’est d’ailleurs le cas, puisqu’un nouvel album est déjà bouclé, dont la sortie ne se fera que l’an prochain.

Le geste de la tournée anniversaire a cependant ses avantages, assure Wainwright, joint au téléphone à Zurich : « Pour moi, c’est d’abord l’occasion de voyager partout, de rencontrer un tas de gens intéressants, d’attirer l’attention des gens sur moi… », il dit ça le sourire dans la voix, « mais sur un plan plus pratique, je sens aussi que c’est une manière de boucler une boucle. Mon nouvel album a été enregistré à Los Angeles, dans les mêmes studios où j’avais enregistré mon premier, avec certains des mêmes musiciens de ce premier album, de vrais bons studio cats. Ce sera encore un hommage au “ high end L.A. sound ” avec lequel j’ai amorcé ma carrière » et qui resplendira à nouveau sur les planches de Wilfrid-Pelleter dans quelques jours.

« Je suis content de revenir à la maison », dit-il au propre et au figuré. À Montréal et à la pop. Ce prochain album au titre encore secret, enregistré à Los Angeles avec l’aide du vétéran réalisateur Mitchell Froom (Sheryl Crow, Paul McCartney, Ron Sexsmith, Elvis Costello, etc.), lui permet d’investir de nouveaux thèmes — la famille qu’il s’est bâtie, son mari, sa jeune fille — et d’ajouter son grain de sel au climat ambiant… « Honnêtement, j’ai toujours essayé de faire des albums intemporels, donc ça importe peu que j’attende un an avant de le lancer. En plus, on sera en 2020, année électorale [aux États-Unis], alors ce sera intéressant de voir comment mon disque peut marquer l’atmosphère ambiante… »

Autre chose qui lui plaît dans l’exercice de la tournée anniversaire : revisiter son répertoire « avec la voix que j’ai, aujourd’hui. Bon, ma voix n’a pas dramatiquement changé… Je dirais plus qu’elle a profondément changé. C’est survenu lorsque j’ai fait mon concert en hommage à Judy Garland ; j’ai alors vraiment porté une attention à ma diction, à ma respiration, à m’assurer de pouvoir garder la bonne énergie, garder mon menton bas, ce genre de trucs. Ça a amené chez moi une dimension plus technique au travail de chanteur. »

« Je dirai aussi que mon amour de l’opéra étant très fort, presque de manière cosmique, je demeure très attaché à cette tradition, même quand je replonge dans la pop. Or, en opéra, tu te prépares pour ton grand rôle, qui survient à l’âge de 40 ans, disons. Subconsciemment, j’ai toujours cru que la quarantaine et la cinquantaine allaient être le pinacle de ma carrière de chanteur », dit le musicien de 45 ans.

Il y a enfin dans sa démarche une validation de l’album en tant que cycle de création, en tant qu’objet artistique dont la valeur est aujourd’hui remise en question par une industrie musicale « où on semble préférer lancer des singles un peu n’importe quand ». « Je ne veux pas taper sur les musiciens qui le font, mais je crois être un des derniers artistes mainstream qui lutte encore pour l’importance de l’album. Le fait d’interpréter Poses au complet est une manière de lui redonner cette importance. »

« Aussi, poursuit-il, on est dans une époque où on assiste à l’écroulement, peut-être à la naissance, d’une nouvelle industrie de la musique. Il me semble qu’il faut planifier correctement la sortie d’un disque, qu’il faut avoir une stratégie solide et ne pas seulement lancer ça n’importe comment. » Au disque à venir, Rufus Wainwright parle déjà du suivant, son premier album en français. Toutes des chansons originales, les textes écrits par d’autres, « parce que si je sais parler français correctement, écrire en français me semble impossible ». Un autre opéra aussi, après Prima Donna, créé à Manchester en 2009, puis Hadrian, présenté une première fois l’an dernier à Toronto ? Un opéra comique, évoque-t-il.