Ludovic Alarie concrétise l’intangible

«We’re A Dream Nobody Wrote Down» est le troisième album de Ludovic Alarie, âgé de 26 ans.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «We’re A Dream Nobody Wrote Down» est le troisième album de Ludovic Alarie, âgé de 26 ans.

D’un geste que j’espère discret, j’avance la petite enregistreuse stéréo vers lui. Moi-même, je me penche un peu dans sa direction. C’est pourtant calme cet après-midi au café. Mais Ludovic Alarie ne parle vraiment pas fort. Le contraire d’un intempestif. Sa musique est comme lui. Rien n’est imposé. On peut laisser glisser les doux sons et les caressantes ambiances sur le corps, on peut aussi prêter très attentivement l’oreille. We’re A Dream Nobody Wrote Down, son troisième album, s’écoute dans l’auto comme dans une bulle, et fait tout aussi agréablement tapisserie pendant que l’on vaque à la maison. « J’aime cette idée du choix, de la liberté d’approche. Les albums que j’écoute le plus, ce sont ceux que je peux écouter dans n’importe quelle situation. J’aime que, selon le contexte, on puisse entendre les choses autrement. »

Entendez par là : les pièces n’ont pas de commencement stratégique ni de fin préméditée, pas non plus de montée vers le refrain. Tout est au service de fines lignes mélodiques, d’entrelacs délicats d’harmonies, de touches impressionnistes dans l’instrumentation, où interviennent sans la moindre saillie les guitares, synthés, percussions, programmations. Sa voix prend le moins de place possible, les phonèmes font partie de l’agencement à la fois savant et tout naturel. « On est vraiment au service de ce qui se passe entre nous quand on joue, au service de la pièce musicale. Tout s’intègre, je fais partie d’un ensemble. »

Nous, c’est Tasia Bachir et lui pour les textes, lui tout seul pour les musiques, mais les arrangements sont la création de tous les participants, Adèle Trottier-Rivard, Warren C. Spicer (de Plants & Animals), Mishka Stein (de chez Patrick Watson), Simone Pace (de Blonde Redhead). Il est encore et toujours, dans l’esprit, le guitariste classique épris de composition électroacoustique à Vincent-d’Indy : tout se passe au présent de la performance collective, personne n’a de solos pour se distinguer. Il s’agit de « trouver ce dont la pièce a besoin », d’habiller sans ostentation, mais non sans beauté : « On se donne des paramètres de base, on joue ensemble, on se fait confiance. » Tout tient à la qualité d’écoute, à l’excellence des musiciens, à la capacité « de s’étonner les uns les autres sans chercher à impressionner ».

Du vinyle au numérique

Quelque part entre l’easy listening, la pop alternative et l’expérimentation pure, dix chansons ont ainsi surgi, presque de nulle part. À tel point qu’elles pourraient retourner dans le néant tellement elles ne cherchent pas à se figer dans la mémoire, un peu comme les fleurs sur le recto de la pochette du « zine-album ». Écloses au moment de la photo, fanées depuis. « Il n’y a pas d’hameçons comme dans la pop. Ce n’est pas fait pour accrocher, c’est fait pour être vécu. » L’énoncé de la chanson-titre, We’re A Dream Nobody Wrote Down, dit pas mal tout. C’est vrai pour tout le zine-album : We Don’t Exist, Je te laisse fermer mes yeux (versions I et II) et Je me demande où tu es ne fournissent pas de fil narratif, seulement des mots collés sur des sensations. « Ça vient d’émotions ressenties, mais ça ne raconte pas ma vie, c’est ouvert à l’interprétation. »

We’re A Dream Nobody Wrote Down, le « zine-album », se présente sous la forme d’un livret de 36 pages, grand comme un 45 tours, magnifiquement imprimé, avec un 45 tours au milieu, un fragment de pellicule 16 mm et un lien de téléchargement. On peut aussi le télécharger tout simplement, sur Bandcamp.

« J’avais déjà pour mes deux autres albums la pleine liberté sur le plan musical, mais là, ce qu’on sort sur notre étiquette Chouchou Records, Tasia et moi, c’est le prolongement de cette liberté dans le contenant. On a voulu créer de la beauté dans l’objet autant que dans la musique. Sylvain Chaussée, qui a conçu tout l’aspect visuel, a autant d’importance qu’un musicien. » Ludovic Alarie laisse échapper un petit rire, qu’il étouffe aussitôt. « C’est drôle de penser que moi, qui viens de la génération qui achetait Radiohead en CD, je propose un livre, un vinyle et un lien. Pour moi, ça fait partie de l’expérience. » Mais il insiste : « Ce n’est pas obligatoire non plus. »

We’re A Dream Nobody Wrote Down

Ludovic Alarie Chouchou Records