Jipé Dalpé a pris le destin par les cornes

L'auteur-compositeur-interprète sherbrookois Jipé Dalpé a été victime d'un accident de voiture à l'été 2015 qui lui a causé une multitude de blessures.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L'auteur-compositeur-interprète sherbrookois Jipé Dalpé a été victime d'un accident de voiture à l'été 2015 qui lui a causé une multitude de blessures.

Tapamal. C’est le nom de sa petite entreprise, et un mot d’ordre en forme de jeu de mots : non, Jipé Dalpé, semble-t-il se dire à lui-même, t’as pas mal. Clin d’œil d’un gars content d’être capable de cligner de l’œil. Pareillement, Jipé semble savourer l’occasion de rigoler dans ses descriptions de tâche des nombreux instrumentistes, chanteurs et chanteuses qui se sont portés volontaires pour rebâtir sa maison de musique. Dont Marie-Pierre Arthur, aux « chœurs et vêtements sport », Olivier Langevin à la « guitare sans nitrite, tranchée mince », Jean-François Lemieux à la basse « de plein air », François Lafontaine au « piano et réduction balsamique », Ariane Moffatt aux « claviers fumés au bois d’érable », le batteur Benoît Bouchard aux « cris de joie et appel de détresse », l’autre batteur Pierre Fortin aux « percussions et musculature appropriée », d’autres encore.

Ça se lit à la fin du livret d’Après le crash comme un aboutissement hilare. Une joie pétillante. Une gratitude si grande qu’un fou rire peut seul en fournir le jaillissement nécessaire pour bien éclabousser tout le monde. Après le crash vient le splish splash. La chanson-titre, la seule de l’album qui aborde directement l’histoire de « la fois où Uber a grillé une rouge… », l’accident qui a tout démoli le Jipé et bien failli l’emporter au paradis des chanteurs à initiales en 2015, arrive en toute fin d’écoute, juste avant les crédits et les mercis. Point de départ et point d’orgue à la fois. En mode apaisé. « C’est exprès. Je ne voulais pas que l’album soit l’histoire de l’accident. C’est l’album de ma sensibilité accrue pour tout, les gens, les amours, les amis, la vie. Je n’aurais pas fait des chansons comme celles-là s’il n’y avait pas eu le crash. »

Non, ça ne veut pas dire qu’il est reconnaissant envers Uber et la SAAQ, avec lesquels il a dû en découdre, en même temps qu’il se recousait les morceaux. « J’ai passé à travers la douleur, le deuil de mon corps, le grand vide du désespoir, la frustration, la tristesse, la colère, tous les états, mais ce n’est pas ça qui s’entend sur l’album. J’étais tellement content de refaire de la musique qu’il n’y avait plus de place pour l’amertume : si j’avais été mieux un mois après l’accident, je pense que les chansons auraient été amères. En trois ans, je me suis relevé tellement tranquillement que chaque nouveau palier d’amélioration était en soi un grand accomplissement qui me rendait heureux. »

La musique est revenue par une main tendue. « C’est vraiment ça. Ma main à moi, elle voulait rien savoir. J’essayais de jouer, je ne sentais plus mes doigts. Encore maintenant, c’est pas évident. En ce sens là, c’est vraiment symbolique, le coup de main d’Ariane : c’est grâce à elle que je me suis dit que ça se pouvait encore pour moi, faire de la musique. Jusqu’à elle, j’avais juste une montagne de questions, pas de réponses. Elle a commencé par inventer des arrangements autour de L’attentat, elle m’a envoyé ça, et elle m’a dit en s’excusant qu’elle n’avait pas pu s’empêcher de composer une musique pour Combien d’étoiles. Ça a été ça, le déclic. J’avais ma première réponse : non seulement la musique redevenait possible pour moi, mais possible autrement. Ça me ressemblait et ça ressemblait à rien de ce que j’avais fait avant. Il y avait plus de profondeur, plus de joie, Ariane avait accentué tout, ça m’a vraiment redonné confiance. »

Tous à la rescousse

Après, les amies et les amis de musique, sans se le dire, ont rappliqué. Des familiers, croisés çà et là au fil des concours, des spectacles et des trois albums précédents. « Souvent, on se ratait, les collaborations qu’on souhaitait n’avaient pas lieu. Et là, pour la première fois, faut croire qu’il n’y a pas de hasard, tout s’est aligné, tout le monde a été disponible en même temps, tout le monde voulait que ça se fasse, je pense. » Et ça s’est fait, cela s’entend, dans une sorte d’euphorie de l’arrangement, une jouissance du jeu complexe qui ne coule pas moins naturellement. L’intro liquéfiante de Lac Renaud, la permission beatlesque de Par les cornes, les audaces promeneuses de la basse au pic dans Combien d’étoiles, l’attaque massive qu’il fallait à Du muscle, tout concourt à vivre de grands moments de liberté partagée. « Je mesurais ma chance à chaque prise, ça se bâtissait avec expertise, ça prenait forme, j’avais vraiment l’impression que chacun se dépassait, se dépensait pour moi, j’étais émerveillé. »

Le sentiment ne l’a pas quitté. « Au lancement, j’en revenais pas. Juste voir Jean-François jouer de la basse, c’est une aventure. Je ne me sentais plus limité par l’état de mon corps. Je me rappelais les moments les plus terribles, quand j’étais en train de m’éteindre, tellement je ne voyais pas de lendemain. Et là, il se passait des choses que j’aurais cru impossibles AVANT l’accident. Et là, droit devant, il y a la perspective de jouer dans une couple de festivals cet été. Peux-tu imaginer l’intensité des moments qui s’en viennent ? »

Tant pis si les terminaisons nerveuses ne répondent pas toujours aux ordres. Les gens répondront à l’appel. Et la musique de Jipé Dalpé vivra, et lui aussi, en même temps. « J’ai arrêté de me sentir comme un animal blessé. Je me sens comme un casse-tête sur le bord d’être terminé. »

Après le crash

Jipé Dalpé, Tapamal Productions