Dramatik, pédagogue du rap

L’auteur, compositeur et rappeur Dramatik. C’est lui, le Phénix du titre de ce nouveau disque auquel collaborent notamment FouKi, la chanteuse soul-jazz montréalaise Malika Tirolien et ses amis de Muzion.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’auteur, compositeur et rappeur Dramatik. C’est lui, le Phénix du titre de ce nouveau disque auquel collaborent notamment FouKi, la chanteuse soul-jazz montréalaise Malika Tirolien et ses amis de Muzion.

« Je vois les choses différemment aujourd’hui, assure l’auteur, compositeur et rappeur Dramatik. Je profite de la vie. J’arrête de me morfondre, de me plaindre, de jouer à la victime : maintenant, je me prends en main. C’est trop facile de dire qu’à cause de mes passages en centres jeunesse et en centres d’accueil, j’avais toutes les raisons de finir en prison. » Le membre de Muzion et père de famille explique ainsi l’énergie « lumineuse », entraînante, joliment soul, qui émane de son excellent troisième album solo, Le Phénix, il était plusieurs fois, à paraître vendredi prochain.

Ce type-là est une force de la nature. Un miraculé. C’est lui, le Phénixdu titre de ce nouveau disqueauquel collaborent notamment FouKi, la chanteuse soul-jazz montréalaise Malika Tirolien et, bien sûr, ses amis de Muzion.

« J’ai vécu des choses intenses, rappelle-t-il. Le récent drame de la fillette de Granby passée par la DPJ ? J’ai vécu quelque chose de similaire, à l’âge de sept ans aussi. Ce qui m’a sauvé, c’est la petite voix dans ma tête qui me disait de courir. La fillette ne s’en est pas sortie ; moi, je suis là aujourd’hui. » Ce drame trouve un écho en quelque sorte dans l’une des plus poignantes et des plus étonnantes chansons du disque, Épicentre Jeunesse, sur laquelle on reconnaît la voix de… Dan Bigras, qui, comme on le sait, a aussi à coeur la cause des jeunes « poqués ».

Récemment, Dramatik donnait un atelier-concert dans un centre jeunesse, accompagné de son DJ, rappelle-t-il. Une jeune fille du centre n’avait pas eu le droit d’y assister. « Mesure disciplinaire, quelque chose comme ça… En partant, dans le stationnement, je l’ai aperçue du haut de son balcon qui voulait me saluer : “Hé Dramatik !” Ça m’a confirmé que c’était important de faire ce que je fais. » C’est-à-dire les meilleurs beats possible, les textes les plus signifiants possible, mais aussi aller à la rencontre des nouvelles générations pour leur transmettre sa passion pour le hip-hop.

C’est une nouvelle vocation pour le rappeur, vocation qui apparaît en filigrane du nouvel album, nettement plus séduisant et accrocheur que ses précédents : la vocation de pédagogue du rap. « Je donne beaucoup de conférences dans les écoles, des ateliers pour expliquer l’art du rap. J’en suis arrivé au stade de passeur, en quelque sorte, comme l’était mon grand-père » Augustin Bruno, autrefois chef de l’Orchestre du Palais national d’Haïti, incubateur de légendes de la musique kompa.

Un disque lumineux, donc, que Le Phénix, il était plusieurs fois, troisième album solo du MC montréalais, que l’on retrouve au sommet de son art. En tant que compositeur et beatmaker, au premier chef, là où la progression est la plus marquée : à nouveau, il signe toutes les productions de l’album (sauf Folo, assemblée par l’équipe de Sonny Black) en leur conférant une énergie intemporelle — un peu de trap, quelques traces house dansantes pour accompagner les références dans le texte à l’influence de Michael Jackson — qui tranchent nettement avec les rythmiques old school des précédents La boîte noire (2009) et Radiothérapie (2014). comme auteur, ensuite, et comme interprète.

Sur ce nouvel album, « il y a plus de lumière — c’est à l’image de cette journée, là, en ce moment. Il fait beau dehors, mais le monde n’est pas moins trouble. Cette lumière, c’est un peu d’espoir », affirme le membre émérite de Muzion. On se le fait rappeler dès l’ouverture, avec la percutante chanson Ghetto Génétik (Tome 5), exercice de réflexion sur le thème du traumatisme originel de l’esclavage noir entamé déjà sur le tout premier disque de Muzion, Mentalité Moune Morne… (Ils N’ont Pas Compris), paru il y a tout juste vingt ans. La lumière commence à percer sur le rap teinté de reggae Révolte (collaboration avec Dan Fiyah Beats), puis réchauffe l’atmosphère sur les imparables Enuff, Debout (avec les voix de Disoul de Dubmatique et de la fille de Dramatik !), puis sur les trois goûteuses collaborations avec Malika Tirolien, Folo, Let It Go et Miracle en toute fin de disque. La relève fait aussi belle figure sur l’album, avec les collaborations de FouKi et de Loussa sur la chanson #Savage.

Enfin, elle émane également de là, la lumière de Dramatik : la nouvelle génération d’artistes hip-hop, compositeurs et MC, a beau prendre de plus en plus de place sur la scène musicale québécoise, il y a quelque chose de réconfortant à entendre un vétéran de sa trempe aussi affamé et inspiré. « Ce n’est pas moi qui est un vétéran, c’est juste que les nouveaux sont plus jeunes que moi », lance en boutade le rappeur, qui fut du premier âge d’or du hip-hop québécois à la fin des années 1990, avec Sans Pression, Yvon Krevé, Rainmen et ses collègues de Muzion.

Le Phénix, il était plusieurs fois

Dramatik, Disques 7ième Ciel. En vente le 17 mai.