Alexander Shelley, exportateur de positivité

Le bientôt quadragénaire Alexander Shelley, à la tête de l’orchestre d’Ottawa depuis 2015, pense que c’est «le bon moment pour montrer nos qualités et nous présenter», entre autres parce que, à ses yeux, «c’est une période favorable pour le Canada en général et sa culture en particulier».
Photo: Fred Cattroll Le bientôt quadragénaire Alexander Shelley, à la tête de l’orchestre d’Ottawa depuis 2015, pense que c’est «le bon moment pour montrer nos qualités et nous présenter», entre autres parce que, à ses yeux, «c’est une période favorable pour le Canada en général et sa culture en particulier».

Après l’Orchestre symphonique de Montréal et l’Orchestre Métropolitain, c’est l’Orchestre du Centre national des arts d’Ottawa (CNA), qui, pour marquer son 50e anniversaire, vient de s’envoler à la conquête de l’Europe sous la direction de son chef, Alexander Shelley. Bonne nouvelle pour les créateurs d’ici : c’est l’Orchestre du CNA qui a le courage de se charger de faire entendre à de nouveaux publics dans cinq pays et sept villes d’Europe les musiques de Claude Vivier, Ana Sokolovic ou Nicole Lizée.

Le bientôt quadragénaire Alexander Shelley, à la tête de l’orchestre d’Ottawa depuis 2015, pense que c’est « le bon moment pour montrer nos qualités et nous présenter », entre autres parce que, à ses yeux, « c’est une période favorable pour le Canada en général et sa culture en particulier ». « Le Canada est un exportateur de positivité. Le Canada a une réputation et une image de générosité et de bonté. Les gens pensent au sport, à la nature, mais il y a une prise de conscience grandissante de l’existence de notre vie culturelle, avec l’OSM, l’OM, des écrivains, des acteurs, des chanteurs. » Le chef anglais voit là « un momentum à renforcer ».

S’ajouteront d’autres signatures canadiennes, dont Zosha Di Castri, Jocelyn Morlock et John Estacio. « Nous avons deux idées. La première est de promouvoir des compositeurs canadiens, mais aussi des artistes canadiens, avec nos solistes James Ehnes, Jan Lisiecki, Erin Wall, David DQ Lee. La seconde, c’est de rehausser la réputation de notre orchestre à l’étranger. »

Les créateurs et Brahms

Les programmes des concerts afficheront, d’Anna Sokolovic, l’oeuvre Golden Slumbers Kiss Your Eyes…, une commande du CNA dans laquelle des mélodies traditionnelles et berceuses en sept langues sont chantées par le contre-ténor David DQ Lee, de Claude Vivier, Lonely Child, son « long chant de solitude » en langage inventé, interprété par Erin Wall et entendu à Paris, Utrecht, Copenhague et Stockholm.

Parallèlement, Alexander Shelley va aussi voyager avec de la musique rassurante pour les auditeurs, à l’image de la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorák ou de la 2e Symphonie de Brahms. Cette dernière est un exemple très pertinent permettant de percevoir l’approche et l’éthique musicale du chef. « Brahms est un compositeur exigeant pour l’orchestre, nous dit-il. Il faut allier clarté, transparence, écoute mutuelle entre les pupitres, mais aussi chaleur sonore et expressive, rigueur dans la compréhension de la structure. Et tout cela en préservant la fluidité. »

« On ne peut pas se cacher en jouant Brahms », résume le chef, qui avoue que cette partition met clairement en évidence les « forces et faiblesses d’un orchestre ». En entrant davantage dans l’atelier de l’artiste, Shelley nous confie qu’il cherche à « éclairer les éléments formels tout en laissant émerger les éléments rhapsodiques à l’intérieur de cette forme ». Pour parvenir à ce que l’on pourrait résumer par « la liberté dans la rigueur », Shelley pense que lorsque son orchestre « est au sommet de sa forme, c’est exactement ce qu’il peut apporter ».

En effet, en raison de sa taille (ce n’est pas un gros orchestre), il lui trouve une qualité proche de la musique de chambre : « Quand tout s’aligne, nous pouvons servir Brahms aussi bien que tous les meilleurs orchestres. » Alexander Shelley ne cache pas qu’il part en voyage avec un « défi », mais « avoir un défi va préserver notre fraîcheur et notre excitation en tournée ».

Et aller avec Brahms à Londres et à Paris, n’est-ce pas un peu téméraire ? « Je suis très à l’aise d’aller dans des centres culturels avec Brahms et dire en quelque sorte : “Nous abordons cette musique avec honnêteté, soin, rigueur et musicalité pour vous montrer qui nous sommes.” »

De la culture sonore au projet multimédia

En fait, la taille (réduite par rapport aux orchestres de Montréal et Toronto) de l’Orchestre du CNA est l’effectif dont Brahms disposait en son temps, notamment dans la ville de Meiningen. Pour en faire un atout, il ne faut pas que l’orchestre veuille se faire plus gros qu’il l’est, ce qui nous amène à parler de sonorités. « On peut approcher Brahms sous plusieurs angles. L’un d’eux insiste sur un son plus riche et dense. Mais il pose bien des problèmes de balance. Je pense à des enregistrements de très grands orchestres dans lesquels nombre de détails dans le contrepoint passent à la trappe. »

Shelley prend justement le contre-pied de cette tradition. « Ce que j’ai tenté avec l’orchestre depuis quelques années a été d’aborder Brahms de l’autre angle. À partir d’un romantisme précoce ou d’un classicisme tardif, c’est-à-dire un son plus transparent, et de mêler cela à des sons plus riches plus “tardifs”, de telle manière qu’à l’intérieur d’un mouvement, parfois d’une même phrase, on ait de la flexibilité et une palette plus large. » Cette transparence a aussi été travaillée dans la musique de Schumann. Ce sera l’empreinte de l’orchestre dans cette musique : « Je pense que cela commence à devenir un instinct », résume Alexander Shelley en se réjouissant du chemin accompli en quatre ans.

Le chef qui, pour l’instant, est lié jusqu’en 2023 à Ottawa dirige aussi le Royal Philharmonic Orchestra à Londres, un contrat sans terme précis. L’une de ses principales réalisations à Ottawa jusqu’ici a été le grand cycle agrégeant quatre créations de Nicole Lizée, Zosha Di Castri, Jocelyn Morlock et John Estacio sous le titre Life Reflected (Réflexions sur la vie).

En commentant la création de ce projet multimédia audacieux, Le Devoir avait écrit : « Tourner au Canada et ailleurs avec Life Reflected sera désormais un autre tour de force. Si Shelley gagne ce pari-là, il aura sa place au temple de la renommée de la musique ! »

Effectivement, il s’est avéré difficile de persuader des promoteurs de spectacle d’accueillir un orchestre en tournée avec un projet contemporain multimédia. Mais Life Reflected sera présenté à Paris le 17 mai et à Göteborg le 26 mai. C’est quasiment un miracle en soi.

En marge de la tournée, les « exportateurs de positivité » prendront le temps d’aller vers les jeunes lors d’une soixantaine d’activités éducatives faisant participer plus de 3000 personnes : à Paris avec des étudiants de l’Université Paris 3 — Sorbonne Nouvelle, à Utrecht auprès de réfugiés, à Göteborg, enfin, où les musiciens et Alexander Shelley seront impliqués avec les formations orchestrales du système d’inclusion sociale par la musique Sistema.

Il semble effectivement que les astres soient alignés pour tenter cette aventure. Le chef, papa depuis peu, qui aime construire des relations « stables et durables » même avec les orchestres qu’il dirige en chef invité et qui, à peine la tournée achevée, dirigera à Montréal la finale du concours musical international Violon 2019, a vraiment changé, en moins de cinq ans, le visage de la musique à Ottawa, et probablement au pays.

Concerts de la semaine

Karina Canellakis. Alors que l’hypothèse de voir une femme succéder à Kent Nagano à la tête de l’OSM diminue (le test de Susanna Mälkki a été un flop et la seule chef appelée en 2019-2020 n’en a pas le profil), la venue de Karina Canellakis apparaît quasiment comme le dernier espoir de la gent féminine dans cette course. La maestra nommée en mai 2018 chef de l’Orchestre de la Radio néerlandaise et en avril 2019 première chef invitée de l’Orchestre de la radio de Berlin dirigera Wagner, Lutoslawski et le 3e Concerto de Rachmaninov avec Daniil Trifonov. Mercredi 15 et jeudi 16 mai à 20 h, ainsi que vendredi 17 à 19 h à la Maison symphonique.

Wan et Richard-Hamelin. Andrew Wan, le violon solo de l’OSM, et Charles Richard-Hamelin ont entamé la saison dernière une intégrale dessonates pour violon et pianode Beethoven, dont un premier volet est paru en CD. La seconde étape est présentée mercredi et le sera, plus tard, lors des festivals d’été. Au programme : les trois premières sonates et la 5e Sonate, « Le printemps ». Mercredi 15 mai à 19 h 30 à la salle Bourgie.

Orchestre du CNA

Tournée Passages, du 12 au 26 mai