«Les Violons du Roy et La Chapelle de Québec»: triomphe avec préméditation

La clé de l’impact de la «Messe en si» de Bernard Labadie et des formidables instrumentistes et choristes qui l’entourent, c’est la coulée musicale générale.
Photo: Stefan Cohen La clé de l’impact de la «Messe en si» de Bernard Labadie et des formidables instrumentistes et choristes qui l’entourent, c’est la coulée musicale générale.

Il est des succès et des triomphes. Ce fut un triomphe. Combien de toux pendant près de deux heures de musique ? À peine quelques-unes dans une ville pourtant prolixe en la matière, tant le public était rivé à ce qui se passait sur la scène. Il est vrai que ce public n’avait guère le choix. Le maintien d’une tension permanente est l’une des caractéristiques majeures de la Messe en si que Bernard Labadie présentait à la tête des Violons du Roy et de la Chapelle de Québec à Carnegie Hall mardi, après deux concerts à Québec en fin de semaine et avant celui de la Maison symphonique de Montréal samedi.

Triomphe avec préméditation, car cette expérience unique éclaire les déclarations du chef au Devoir. On comprend maintenant pourquoi Bernard Labadie refuse de diriger la Messe en si comme chef invité. Quel travail de préparation !

Combien de choeurs pourraient chanter cela ? Radio bavaroise, Rias de Berlin, Radio suédoise, Monteverdi Choir et… Chapelle de Québec ! Bingo, ils étaient sur scène. Là, pas de problème de consonnes qui manquent (un « x » des altos dans l’Incarnatus, c’est tout) ou d’entrée de fugue que l’on entend à la seconde note plutôt qu’à la première : tout était soupesé. Et surtout, « Cum sancto spiritu » (Gloria) et « Et expecto » (Credo), ce dernier pas totalement impeccable, sont abordés à des tempos quasiment inconcevables.

Un parcours spirituel

La clé de l’impact de la Messe en si de Bernard Labadie et des formidables instrumentistes et choristes qui l’entourent (la flûtiste a été particulièrement ovationnée pour son solo du Benedictus), c’est la coulée musicale générale. Du début du Kyrie à la fin du Gloria, tout s’enchaîne, tout coule : une heure sans reprendre son souffle. Les contrastes sont mis en avant, les ruptures, exacerbées. La balance sonore est excellente même si les bois ne sont pas à l’avant-scène, car le chef les fait jouer debout, ce qui les met acoustiquement en valeur. Les spectateurs de Montréal percevront davantage que les New-Yorkais le sel de l’association clavecin-orgue dans le continuo.

Au-delà de la musique, cette Messe en si parle intensément de la foi chrétienne, dès le premier Kyrie, une interpellation violente. Il y a aussi la reconnaissance (arche de « Gratias agimus tibi ») de la bonté du sacrifice (« Qui tollis peccata mundi », quasiment pétrifié d’émotion). Labadie transforme la musique en images. C’est au début du Crucifixus que les clous se plantent, car la seconde moitié mène déjà à « passus et sepultus est ». Dans cette démarche, le chrétien a confiance. Le cantus firmus du Confiteor est ainsi quasiment scandé (plus que chanté) par les basses, car dans la foi, parfois enivrante (Sanctus), on trouve une paix irradiante (gradation de « Dona nobis pacem »).

Au-delà de la musique, c’est donc aussi un parcours spirituel, épaulé par des solistes très bien choisis, un quatuor au sein duquel brille le contre-ténor Iestyn Davies. On ne peut pas imaginer mieux et il n’y a jamais eu mieux. C’est un partisan invétéré de la voix de mezzo dans cette oeuvre qui vous le dit ! L’appariement vocal Teuscher-Davies est d’ailleurs idéal.

Deux petits bémols en ce qui nous concerne : faire chanter la phrase « Et iterum » du Resurrexit par la basse solo est un choix contestable qui brise l’élan populaire de la foule (choeur) et le jeu choral avec la timbale sur « visibilium et invisibilium » est gommé par un tempo trop tendu.

Ce sont des vétilles par rapport à un très grand moment qui va bien au-delà de la musique et que l’on vous conseille de vivre ici en fin de semaine.

Notre journaliste Christophe Huss était à New York à l’invitation des Violons du Roy.

Les Violons du Roy et La Chapelle de Québec

Bach : Messe en si mineur. Lydia Teuscher (soprano), Iestyn Davies (contre-ténor), Robin Tritschler (ténor), Matthew Brook (baryton-basse). Direction : Bernard Labadie. Carnegie Hall, mardi 7 mai.