Rendez-vous manqué en terre classique

Le compositeur torontois Howard Shore, connu pour son travail dans «Le Seigneur des anneaux», salue le public après la création de son concerto pour guitare «The Forest».
Photo: Fred Cattroll Le compositeur torontois Howard Shore, connu pour son travail dans «Le Seigneur des anneaux», salue le public après la création de son concerto pour guitare «The Forest».

Lors de sa plus récente entrevue pour Le Devoir, en 2015, le pianiste Lang Lang voyait dans les compositeurs de musiques de film une source majeure de renouvellement et de démocratisation du répertoire : « Je recherche un nouveau répertoire. Pas forcément du « classique contemporain », mais d’autres musiques. Par exemple, Hans Zimmer, Howard Shore, Alexandre Desplat ou John Williams. » Il était donc très judicieux de la part du Centre national des arts de commander un concerto à Howard Shore, originaire de Toronto, rendu célèbre par sa musique pour la saga du Seigneur des anneaux.

La guitare est en manque d’une partition emblématique qui puisse relayer le Concerto d’Aranjuez de Joaquin Rodrigo. Cette oeuvre ne sera pas The Forest de Howard Shore, le concerto créé mardi par Miloš Karadagli?, son dédicataire. Malgré l’investissement d’interprètes dévoués à la cause, la pauvreté en matière d’inspiration, de dialogues soliste-orchestre et de qualité de construction est telle que c’en est presque gênant. Qu’il y ait des failles dans le développement des idées, soit, mais on ne s’attendait aucunement à ce que l’invention mélodique se situe à un niveau si bas chez un compositeur pourtant rompu à l’exercice d’attirer l’attention par des images musicales.

Le flop de The Forest soulève dès le début une problématique inhérente au concerto pour guitare. On aura compris que Shore n’écrit pas de la musique « moderniste », mais plutôt atmosphérique. Le début donc, orchestral, évoque, à travers les métallophones, quelque aurore humide sur une forêt boréale. Entre alors la guitare, sèchement, avec des traits typiquement hispanisants. Où sommes-nous ? C’est là le paradoxe. Traitée ainsi, la guitare est typée géographiquement et enferme plus ou moins le compositeur dans des teintes « chaudes ».

Cette analyse présuppose qu’il y aurait un vrai dialogue, un vrai discours ou de vrais développements, ce qui n’est pas le cas. Seul le 3e mouvement a des allures de concerto, à coups de formules rythmiques brèves de part et d’autre, mais consolidées. Le second volet débute par une digression de guitare avant un bruyant tutti orchestral paraphrasant le climax du mouvement lent de Rodrigo. Le fond du baril est sans doute atteint à ce moment-là, dans cette incongruité venue de nulle part.

Lang Lang n’avait pas une mauvaise idée. Mais le meilleur avocat de cette conjonction des univers aurait peut-être été James Horner, auteur de la musique de Titanic, mais qui avait même étudié avec Ligeti, mort accidentellement trois mois après notre entrevue. Les premiers essais d’Alexandre Desplat sont nettement plus encourageants que The Forest, mais assurément, la guitare est un instrument particulièrement délicat à traiter. Délicat mais pas impossible : on écoutera Leo Brouwer, par exemple le Concttttterto de Benicàssim, pour le voir entre mains d’expert.

Heureusement, le reste du concert avait une énergie et une détermination qui rendent très optimiste avant le départ de l’Orchestre du CNA pour sa grande tournée européenne, avec la superbe révélation d’une ouverture de Fanny Mendelssohn, bien plus à l’aise dans la composition orchestrale (dans un registre Weber, Schubert) que sa consoeur Clara Schumann, et une 1re de Brahms extrêmement mordante, ne relâchant jamais — dans les phrases comme dans les tempos — la tension imprimée dès un début très allant.

Brahms avait ici un compte à régler avec Beethoven, et Alexander Shelley nous le fait remarquer.

Christophe Huss était l’invité de l’Orchestre du Centre national des arts.

Miloš joue Howard Shore

Fanny Mendelssohn-Hensel : ouverture en ut majeur. Howard Shore : The Forest, concerto pour guitare et orchestre (création mondiale). Johannes Brahms : Symphonie no 1. Miloš Karadaglić (guitare), Orchestre du Centre national des arts, Alexander Shelley. Centre national des arts, Ottawa, 1er mai 2019.