Paul Cargnello, vingt ans de promesses tenues

Le Montréalais Paul Cargnello a frayé tour à tour avec le punk, le folk, le folk-rock, la pop, le R&B, le reggae, la musique haïtienne, les musiques africaines, le hip-hop et le funk.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le Montréalais Paul Cargnello a frayé tour à tour avec le punk, le folk, le folk-rock, la pop, le R&B, le reggae, la musique haïtienne, les musiques africaines, le hip-hop et le funk.

Le communiqué fournit trois chiffres. Les vingt ans de carrière, les quinze albums et la quarantaine prochaine. « Il faudrait ajouter les douze labels », s’esclaffe Paul Cargnello. Ça fait moins positif dans l’équation de la célébration. C’est pourtant la donnée essentielle. Au recto des pochettes, les logos jouent à la chaise musicale : La Tribu, Outside, Union Label Group, Tacca, etc. Son nouvel album paraît à l’enseigne de Quartier Général, mais on peut certainement dire que Promises est son projet le plus radicalement indépendant. La réalisation, les arrangements, la prise de son, le mixage, les guitares qui hachent menu, le groove basse-batterie, les programmations, les claviers, toutes ces voix en falsetto ou pas, c’est lui.

« Ça m’est arrivé déjà de tout faire, avec l’excuse de ne pas avoir les moyens. Avec le temps, j’ai compris que c’était ma manière, que j’étais plus à l’aise si je contrôlais toute la chaîne de production. Je pense que j’ai un cerveau de communiste, mais avec juste moi à tous les postes… » Ça le fait rigoler, mais il n’a pas moins essuyé un plein lave-vaisselle de refus avant de confier la distribution de sa coutellerie funky à Quartier Général. « Oh yes, I shopped the album, partout. Tous les labels du Québec, presque tous les labels du rest of Canada aussi. Tu sais ce qu’on m’a beaucoup dit ? Que je faisais de la musique trop jeune pour mon âge, que j’avais pas la face qui allait avec la musique. Je dis pas ça pour dénoncer une injustice à mon endroit, c’est juste pour montrer ce qu’est la nouvelle réalité de l’industrie du disque. À moins de convenir à une certaine perception, un certain son, un cool factor, il n’y a plus d’accès. »

Pour saluer Prince et Bowie

Alors tant pis. Autant faire tout seul chez soi ce qu’on a envie, sans compromis. « Ce qui m’aide, c’est que j’ai eu des périodes de succès, en alternance au Québec et au Canada anglais, j’ai pu me bâtir un lieu à mon goût… J’ai pris trois ans pour faire ce disque, entre les sessions que je produis à l’Upper China Studios : je me considère comme très chanceux. » Le nouvel album, en cela, est celui de la gratitude envers les artistes qui, dans la création et dans l’industrie, se sont appartenus le plus entièrement. Paul remercie en blanc sur gris au recto de la pochette (du CD et du vinyle) les Prince Rogers Nelson et David Robert Jones. Prince et Bowie.

« Les virages de Bowie n’ont pas toujours été bien reçus, même les Berlin Sessions ont été rejetées au début. Prince, lui, a décidé un jour d’éliminer les intermédiaires de la business, et d’être complètement responsable de ses propositions. Moi, j’ai admiré ça profondément. La liberté de changer de style, la pleine possession de ce que tu produis, c’est ça la base. » Se promener dans les vingt ans de musique de Paul Cargnello peut ainsi donner le vertige : ça bifurque sans avertir, ça ratisse plus large que large, il n’est jamais là où on l’attend. C’est exprès. Difficile d’imaginer parcours plus volontairement éclectique.

Faiblesse et force

« C’est une faiblesse et une force », constate-t-il avec un sens de la perspective particulièrement sain. « Ça déroute les médias, les radios, l’industrie, on ne sait jamais quoi faire avec toi, mais c’est aussi ce qui me permet de continuer, avec un certain nombre de gens qui m’appuient à cause de ça. C’est ma richesse. Man, je rencontre encore des gens qui me disent leur plaisir de ne pas me reconnaître de fois en fois, et qui me disent aussi qu’à tel ou tel album, ils n’ont pas suivi. Moi, ça me va très bien. C’est même le plus beau des compliments ! Ils ont essayé, comme moi j’essaie ! »

Je rencontre encore des gens qui me disent leur plaisir de ne pas me reconnaître de fois en fois, et qui me disent aussi qu’à tel ou tel album, ils n’ont pas suivi. Moi, ça me va très bien. C’est même le plus beau des compliments !

Dans ce qu’il décrit comme son « fil bizarre », il a été punk avec les Vendettas à la fin du siècle dernier, puis folk et folk-rock, en anglais et en français, il a été pop, R & B, porté par le reggae, la musique haïtienne, les musiques africaines, le hip-hop, et le voilà résolument funky. « J’avais envie que tout l’album puisse de danser, peut-être parce que c’est mon plus sombre : Enemy, Separate Ways, Dead, (Don’t) Le Me Drown, c’est des chansons de deuil… qui groovent. Je pense qu’on n’a pas le choix : plus on perd ceux qu’on aime, plus il faut réagir avec son corps, plus il faut se sentir vivre très fort. »

Promises

Paul Cargnello, Quartier Général