«Carmen» en lettres de sang

Krista de Silva interprète Carmen, dans l'opéra du même nom qui prendra l’affiche samedi à l’Opéra de Montréal.
Photo: Yves Renaud Krista de Silva interprète Carmen, dans l'opéra du même nom qui prendra l’affiche samedi à l’Opéra de Montréal.

Carmen, qui prendra l’affiche samedi à l’Opéra de Montréal pour cinq représentations à guichets fermés, est la première mise en scène lyrique du cinéaste Charles Binamé.

L’Opéra nous annonce déjà que « 374 personnes sont à l’oeuvre chaque soir sur scène et à l’arrière-scène » et avoue avoir « changé le processus de répétition », Charles Binamé travaillant depuis plus d’un an avec les solistes pour les amener à cerner leurs personnages.

Il leur fait lire L’internationale !

En discutant avec l’intarissable et passionné nouveau venu à l’opéra, on se rend compte que le processus va loin : « Quand le choeur chante La liberté !, la musique de Bizet pourrait nous incliner à une sorte de légèreté. Mais je ne me satisferai pas de cela », nous dit le metteur en scène en entrevue. Charles Binamé voit ici « pour la classe ouvrière », à laquelle appartiennent Carmen et ses amis contrebandiers, « un grand rapprochement avec L’internationale ». « Un soir de répétition, j’ai donc fait lire à tout le monde à haute voix des extraits de L’internationale. Cela finit par “Nous n’étions rien, soyons tout.” »

Pour Charles Binamé, il s’agissait ainsi d’« aller chercher autre chose qu’un petit thème de liberté peace and love ». Notant que, plus largement, « la France cherche beaucoup son identité dans ce siècle-là », Charles Binamé se défend de faire un « show politique ». Il assume un spectacle qui « prend racine dans le récit du 3e quart du XIXe siècle », tout en remarquant : « Nous sommes dans des périodes qui se ressemblent : nous sommes presque revenus à une monarchie planétaire, où tout le monde est au service de quelques-uns qui s’enrichissent. Le choeur de la liberté réclame un droit de vivre et de respect. »

Ses personnages, Charles Binamé a pu les façonner, car il a participé à la sélection des chanteurs : « Je ne suis pas un spécialiste de l’art vocal, mais quand quelqu’un me plaisait sur le plan de son énergie, je mettais ma voix dans le panier. L’Opéra m’a consulté et m’a écouté à l’occasion. »

Le cinéaste a beaucoup hésité avant d’accepter le défi : « Voir quelqu’un qui meurt sur scène, cela m’interpelle. Mon premier abord, c’est de lire le livret pour comprendre pourquoi un auteur choisit ce personnage, d’où il vient. Je me suis rapidement retrouvé à voir une gitane qui avait mille ans, qui arrivait du Pendjab, qui avait traversé la Perse, séjourné en Turquie, en Syrie, en Europe de l’Est, en France et en Andalousie. J’ai refait son parcours et identifié un personnage qui est beaucoup plus grave. »

Eros et Thanatos

Tout en se défendant de faire une « incantation aux gitans », Charles Binamé résume : « C’est une réalité qui m’a interpellé. On a affaire à un peuple sans terre dont la seule loi est le sang, dont la seule famille est le clan. Carmen réclame une liberté intérieure et la réalise dans Eros et Thanatos, l’expression de la vie et l’acceptation de la mort. »

Aux yeux de Binamé, « prends garde à toi » est l’annonce de la « machine infernale du destin qui va broyer ses personnages, consentants ou non. Carmen est consciente de la marche du destin, alors que José est englué dans une réalité émotive dont il ne parvient pas à se défaire. » De même, dans L’amour est un oiseau rebelle, il voit Carmen en oiseau, « rebelle par rapport à une société qui ne comprend pas le voyage ».

« José, chez Mérimée, est un homme de la campagne qui a fait un mauvais coup (blessé ou tué un homme) et qui est devenu brigadier pour s’amender. José s’amende pour des valeurs qui appartiennent à sa mère. Il se range dans son passé, dans son métier. Mais arrive cette femme… »

Pourtant, Charles Binamé se refuse à faire de José « un faible ou un benêt ». « C’est un homme empoisonné qui est dans une toile d’araignée : plus il se débat, plus il s’enferme. J’essaie de lui donner ses lettres de noblesse, parce que j’aimerais rendre le spectacle profondément humain, émouvant un peu à la manière des tragédiens qui mettent en scène des personnages plus grands que nature et nous forcent à tourner le regard vers l’intérieur plutôt que l’extérieur — vers une réflexion sur la vie, la mort, la passion. »

« Si je réussis à émouvoir avec de vrais êtres de chair et d’os qui transpirent, qui saignent et qui ont mal, j’aurai gagné mon pari. »

Carmen

Opéra de Bizet. Avec Krista de Silva (Carmen), Antoine Bélanger (José), Christopher Dunham (Escamillo), France Bellemare (Micaëla). Direction : Alain Trudel. Mise en scène : Charles Binamé. Salle Wilfrid-Pelletier les 4, 7, 9, 11 et 13 mai 2019 à 19 h 30. L’opéra sera filmé pour une diffusion à l’automne dans les maisons de la culture à travers le Québec.