Bernard Labadie puise dans ses souvenirs de la «Messe en si»

Le chef d’orchestre s’est vu proposer plusieurs fois la «Messe en si» comme chef invité dans les 17 dernières années.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le chef d’orchestre s’est vu proposer plusieurs fois la «Messe en si» comme chef invité dans les 17 dernières années.

C’est de son écriture la plus appliquée d’élève de première année du secondaire que Bernard Labadie a marqué de son nom la première page de sa partition de la Messe en si de Bach. « C’est un talisman. Elle sera probablement sur mon lutrin pendant les répétitions à Québec. Je ne travaillerai pas dedans, mais cela me rappelle énormément de souvenirs. »

Samedi soir et dimanche après-midi au Palais Montcalm de Québec, puis samedi prochain à la Maison symphonique de Montréal, Bernard Labadie, à la tête de La Chapelle de Québec et des Violons du Roy, reprendra cette œuvre qu’il n’a pas dirigée depuis 17 ans. Entre Québec et Montréal, la prestigieuse scène de Carnegie Hall attend les musiciens mardi.

La partition fétiche fera-t-elle le voyage à New York ? Pourquoi pas ? Les chefs d’orchestre, aussi, ont droit à leur doudou ! C’est à la nature de la doudou que l’on constate qu’ils ne sont pas tout à fait comme les autres. « C’était le Noël de mes 12 ans, en 1975. J’étais camelot pour Le Soleil à Québec et avec mon argent de camelot, je m’étais acheté la partition de poche éditions Eulenburg de la Messe en si. Je l’ai toujours dans mon bureau : c’est la première partition d’une œuvre chorale de Bach que j’ai achetée de ma vie », se souvient Bernard Labadie.

Deux disques et demi

Le Noël 1975 a marqué durablement le chef, car il s’agissait d’assortir la partition d’un support sonore. « En cadeau, j’avais demandé à ma mère un enregistrement et je voulais spécifiquement celui de Nikolaus Harnoncourt, le seul sur instruments anciens à l’époque. Ma mère m’avait amené au magasin Sherman de Place Ste-Foy à Québec. Le vendeur d’un certain âge, spécialiste de la musique classique, voulait absolument lui vendre une vieille version Deutsche Grammophon rééditée à prix réduit dans la collection “Resonanz”. »

Du haut de ses douze ans, il avait insisté pour Harnoncourt. « À l’époque, la Messe en si occupait trois microsillons, mais comme Harnoncourt avait adoptait des tempos plus rapides, la 6e face du coffret Telefunken était vierge. Je me souviens encore que l’argument suprême du vendeur avait été : “Madame, vous allez payer pour trois disques, mais il n’y en a que deux et demi dans le coffret !” Six ans plus tard, il a pris sa retraite et j’ai eu son job chez Sherman. J’ai vendu des disques pendant les deux ans de mes années de cégep. »

La partition que Bernard Labadie a utilisée dans sa carrière est celle de l’édition Peters. Ce choix est un des premiers actes interprétatifs d’un musicien. L’édition qui devait faire autorité et référence, celle de la Neue Bach Ausgabe (Nouvelle Édition Bach) de Bärenreiter, une maison très sérieuse, a surtout largement fait débat.

Sans entrer dans les détails musicologiques, Bernard Labadie résume bien la problématique de cette édition (1954) du musicologue Friedrich Smend en analysant que Smend, littéralement obsédé par la reconstitution des idées originales de Bach, a ignoré des sources postérieures éclairantes alors que la Messe en si mineur a été une partition en constante évolution.

Le cas le plus flagrant est celui de « parties séparées copiées par le cercle Bach quand Bach avait envoyé le « Kyrie » et le « Gloria » en cadeau à Dresde en 1733. Ces parties, ignorées par la Neue Bach Ausgabe, présentent des articulations des phrases très différentes. Or, en édition, on considère en général que si des parties séparées ont été copiées par le compositeur ou sous sa supervision, il s’agit d’une étape plus définitive de la partition qui doit être considérée. » Il est à noter que, depuis, Bärenreiter a mis au rancart l’édition Smend et confié son édition de « référence » de la Neue Bach Ausgabe à un nouveau musicologue.

Complexité chorale

Bernard Labadie s’est vu proposer plusieurs fois la Messe en si comme chef invité dans les 17 dernières années. Il n’y a pas donné suite. « J’ai refusé, car je considère ne pas avoir assez de temps de répétition, notamment avec le chœur. La Messe en si est l’œuvre chorale de Bach la plus difficile à plusieurs égards. Sur le plan de la structure du chœur, on a des chœurs à quatre voix, à cinq voix, un chœur à six voix et un chœur à huit voix. Comment divise-t-on le chœur ? Combien de choristes faut-il par section ? Comment parvient-on à l’équilibre ? »

Rendre l’effet de double chœur du hosanna est un défi qui devra trouver des solutions dans le positionnement des choristes sur scène, adapté à chaque salle : « Cela ne devrait pas être un problème à la Maison symphonique, mais à Carnegie Hall, je ne sais pas », nous confie le chef.

Pour les répétitions, le chef commence-t-il par le début ou par le noyau émotionnel de l’œuvre, la succession Et incarnatus-Crucifixus-Et resurrexit ? « Les répétitions commenceront par le début, plus que jamais, car le “Kyrie” est un portique monumental qui a besoin de beaucoup de travail et l’écriture à cinq voix est majoritaire dans cette œuvre. »

Les problèmes tiennent notamment à « l’articulation, car le sujet de la fugue, très instrumental, doit être réalisé avec des voix ». Au final, Bernard Labadie compte développer une stratégie sonore durant sa préparation : « Nous travaillerons probablement tous les chœurs à cinq voix de manière à placer notre son à cinq voix avant d’aborder les chœurs à quatre voix. » Chose très intéressante, lorsqu’il prépare les « Passions », sa stratégie est très différente : « Je répète les six, sept ou huit chorals à la file, car c’est un travail particulier. Enchaîner les chorals d’emblée permet de mieux saisir ce style particulier. »

Dans les différents choix musicaux et interprétatifs, le chef québécois se reposera sur quatre solistes : Lydia Teuscher, Iestyn Davies, Robin Tritschler et Matthew Brook. « Dans un monde idéal, on en aurait cinq, mais comme on a la chance d’avoir Iestyn Davies, je demanderai à Lydia Teuscher de chanter toutes les parties de soprano I et la partie de soprano II du “Laudamus Te”, le duo de “Kyrie eleison” étant parfaitement chantable par le contre-ténor. »

Bernard Labadie fera aussi intervenir la basse soliste dans la phrase « Et iterum venturus est » du « Credo », une phrase en général assumée par le chœur : « Le rôle de basse solo est très ingrat, car ses deux airs évoluent dans des registres très différents [un air de basse et un air de baryton]. Cette petite intervention lui permet d’entretenir la voix. »

Quant au continuo, Bernard Labadie associera clavecin et orgue : le chef nous rappelle que Bach lui-même le faisait, comme en témoigne son arrangement du Stabat Mater de Pergolèse (Psaume 51 « Tilge, Höchster, meine Sünden », BWV 1083).

Dernier choix et non des moindres : la Messe en si sera donnée sans pause. Et tant pis pour les pénalités financières imposées par les salles parce que l’acte de piété et la logique musicale les privent des revenus de la buvette. « Au Palais Montcalm, la punition est symbolique », nous avoue Bernard Labadie. Elle l’est moins ailleurs… Cela dit, « buvez-ressuscitez » n’est pas une association qui habitait particulièrement Bach.

Concerts de la semaine

Pablo Heras-Casado. Les postulants potentiels à la succession de Kent Nagano continuent de se succéder au podium de l’OSM. Cela dit, nous entrons avec Heras-Casado dans le club des moins bien lotis, qui viennent pour la première fois, alors que d’autres sont déjà prévus pour un deuxième tour. Le brillant Espagnol dirigera Rêves d’hiver de Tchaïkovski et Tout un monde lointain de Dutilleux, avec Edgar Moreau en soliste. Mercredi 8 et jeudi 9 mai à 20 h à la Maison symphonique.

Ellis-Beethoven. Beau défi pour Nicolas Ellis, qui se voit confier Beethoven par Yannick Nézet-Séguin et l’Orchestre Métropolitain, en l’occurrence l’ouverture Leonore III (ce n’est pas un cadeau) et la 4e Symphonie. En sandwich, la création d’un nouveau concerto pour trompette de la Montréalaise Stacey Brown confié à l’excellent Stéphane Beaulac, trompette solo de l’orchestre. Vendredi 10 mai à 19 h 30 à la Maison symphonique. Le 14 mai à Saint-Laurent et le 15 à Verdun.

La messe en si de Bach

Lydia Teuscher (soprano), Iestyn Davies (contre-ténor), Robin Tritschler (ténor), Matthew Brook (baryton-basse), La Chapelle de Québec, Les Violons du Roy, Bernard Labadie. À Québec. Samedi 4 mai à 20 h et dimanche 14 h au palais Montcalm. À New York. Mardi 7 mai à 20 h à Carnegie Hall. À Montréal, le 11 mai à 19 h 30 à la Maison symphonique.