«Cinq siècles à 40 voix»: le chant des voûtes

Les chanteurs du Studio de musique ancienne de Montréal ont présenté un superbe programme.
Photo: SMAM Les chanteurs du Studio de musique ancienne de Montréal ont présenté un superbe programme.

Impossible de ne pas penser à Notre-Dame de Paris en entendant, samedi soir, s’élever vers les voûtes du Gesù les voix des chanteurs du Studio de musique ancienne de Montréal (SMAM) et des Elmer Iseler Singers de Toronto, disséminés de part et d’autre de la nef, dans le canon Deo gratias à 36 voix de Johannes Ockeghem.

Cet effet incroyable de la pierre qui se met à chanter en résonance n’est plus dans ce toit béant du coeur de Paris et de la France. Maître de chapelle du roi, sous Charles VII et Louis XI, à compter de 1452, Ockeghem y fut, avec Dufay, l’un des promoteurs de la polyphonie. Deo gratias, l’une de ses dernières oeuvres, illustrait parfaitement le titre du concert : Cinq siècles à 40 voix.

Ceux qui s’attendaient à trouver dans le reste du programme le fameux Spem in allium à 40 de Tallis et autres polyphonies complexes en furent pour leur frais, car le terme « 40 voix » désignait principalement le nombre de chanteurs présents dans l’église. Les deux choeurs furent réunis à quatre reprises sur quatorze prestations. D’abord dans Ockeghem, puis pour un superbe Duo Seraphim à douze voix en trois choeurs de Francisco Guerrero. Ce fut aussi le cas pour Hymn to St Cecilia de Britten (à 5 voix), dirigé avec élasticité, expressivité et une large palette de nuance par la brillante chef du choeur torontois, Lydia Adams. Dommage qu’en fin de concert, leur réunion se soit faite sur une pièce sans intérêt ni finesse signée Healey Willan, qui, de justesse, n’aura pas suffi à saboter le climat magique installé par les hôtes torontois et leur chef dans la seconde partie du concert.

Des découvertes majeures

Lydia Adams et ses chanteurs seront à nouveau les bienvenus dès que possible dans la métropole et on remercie le SMAM de les avoir accueillis. Ils nous ont fait vivre des moments bouleversants, au coeur de leur partie de programme, grâce, notamment, à deux compositions canadiennes : un Ave verum corpus composé en 1994 par Peter Anthony Togni et Nur : Reflection on Light (2014) de Hussein Janmohamed, compositeur né en 1969. Réussir un Ave verum aussi personnel et bouleversant après celui de Mozart est une prouesse aussi étonnante que celle d’Ola Gjeilo composant un Ubi Caritas après celui de Duruflé. Pour l’oeuvre de Janmohamed, les chanteurs sont répartis en cercle et Lydia Adams fait circuler le son à différentes intensités. Cela pourrait être aléatoire, mais tout est calibré, millimétré, et, par là, magique et envoûtant.

La prestation des Elmer Iseler Singers vise l’expressivité, sensorielle (Nur) ou émotionnelle, dans Grandmother Moon, partition plus simplement poétique d’Eleanor Joanne Daley ou le spirituel Ev’ry Time I Feel The Spirit. Le choeur lui-même est homogène avec un beau pupitre de ténors. Dans l’oeuvre chevauchant le répertoire du Studio de musique ancienne, Sing Joyfully Unto God de William Byrd, Adams sort au besoin chaque pupitre de la couleur d’ensemble, un peu à la manière de Van Nevel visant la délicate alchimie de l’existence « individuelle » dans le fondu général.

En première partie, Andrew McAnerney et le SMAM ont agencé un superbe programme autour du développement de la polyphonie faisant valoir leurs qualités en matière de pureté des couleurs, de justesse, favorisant de longues lignes pures dès le Musica Dei donum optimi de Lassus. L’approche de ce motet par Christopher Jackson était un peu moins étale, mais moins fondue. Chaque vision aura ses partisans.

Cinq siècles à 40 voix

Oeuvres chorales des XVe, XVIe, XVIIe, XXe et XXIe siècles de Ockeghem, Lassus, Tomkins, Byrd, Gibbons, Marenzio, Guerrero, Britten, Togni, Janmohamed, Daley et Willan. Studio de musique ancienne de Montréal et Elmer Iseler Singers de Toronto, dirigés par Andrew McAnerney et Lydia Adams. Église du Gesù, samedi 27 avril.