Gérer l’espace

Cet hommage à l’album culte des Cowboy Junkies, pour souligner le 30e anniversaire de sa parution, est conçu et interprété par Camara et Deadbeat.
Photo: Keiran Behan Cet hommage à l’album culte des Cowboy Junkies, pour souligner le 30e anniversaire de sa parution, est conçu et interprété par Camara et Deadbeat.

La vie musicale nous réserve parfois des surprises. Tenez, cet hommage à l’album culte The Trinity Sessions du groupe alt-country Cowboy Junkies, qui paraît à temps (ou presque) pour souligner le 30e anniversaire de sa parution. Conçu et interprété par une certaine Camara et… Deadbeat ? Ce Deadbeat-là ? L’ex-Montréalais Scott Monteith, pilier de la scène électronique expérimentale canadienne, auteur de fameux disques de dub techno minimaliste dans les années 2000, encore et toujours passionné par les musiques de club avant-gardistes ? C’est bien lui. Et elle, aussi passionnée par le champ gauche des musiques électroniques. Leur relecture intégrale du classique paru en 1988 est un miracle.

Pourquoi ? Comment ? Dites-nous tout ! Attrapés à Berlin où ils ont élu domicile, Scott et Fatima Camara pouffent de rire. Ainsi va l’histoire, selon Scott : « J’attendais mon vol dans un aéroport au Brésil, dans les haut-parleurs se met à jouer Sweet Jane », la si douce version des Cowboy Junkies de ce classique de Lou Reed placée au bout de la face B de The Trinity Sessions. « Je me suis tout de suite souvenu du disque ! Il me manquait, alors j’ai pris mon portable et j’ai cherché pour en acheter un exemplaire. C’est là que j’ai réalisé qu’il aurait bientôt 30 ans. Tout de suite, j’ai écrit un courriel au groupe — j’ai trouvé l’adresse sur leur site Web officiel — pour lui dire que j’adore le disque et demander s’il prévoyait de faire quelque chose pour souligner l’anniversaire. »

La définition de cool

En atterrissant en Allemagne dix heures plus tard, Monteith avait déjà sa réponse signée Michael Timmins, guitariste et cofondateur des Cowboy Junkies avec son frère Pete et sa soeur Margot : puisque le groupe avait déjà marqué le coup pour le 20e, ils n’allaient pas presser davantage le citron, « mais si j’avais envie de faire quelque chose, j’avais sa bénédiction ! » relate Monteith, qui a tout de suite contacté Fatima pour monter ce projet.

C’est l’immensité des lieux, cet espace colossal qui confère quelque chose d’unique au son [des Cowboy Junkies]

 

Pour la musicienne qui a grandi près d’Hamilton, dans le Sud ontarien, « ce disque m’a accompagné durant ma jeunesse. J’ai des souvenirs d’écouter ça avec mes frères, soeurs et cousins plus âgés. Les Cowboy Junkies ont toujours représenté quelque chose de cool. Et en plus, j’étais capable de les chanter en les écoutant », avec le même genre de voix, calme et posée, que prend Margot sur la version originale. « Ils étaient la définition même de ce qui était cool en musique. »

Scott enchaîne : « On les a vus en concert assez récemment, à Berlin. Ils jouaient dans une église, or pour moi, c’est beaucoup ça, les Cowboy Junkies : l’église qui devient pratiquement un membre à part entière du groupe. » C’est ce qui l’a toujours fasciné de The Trinity Session, enregistré à l’aide d’un seul microphone planté sous la nef de l’église Holy Trinity de Toronto, réputée pour son acoustique. « C’est l’immensité des lieux, cet espace colossal qui confère quelque chose d’unique au son du groupe. C’est la première chose qui m’avait frappé en écoutant cet album quand j’étais jeune. »

Sur papier, l’idée que deux compositeurs de house et techno minimalistes revisitent un si délicat disque de folk et de country paraît incongrue. Or, suffit d’écouter Trinity Thirty une première fois pour être convaincu que la rencontre entre ces deux univers musicaux est parfaite, en cela que cette notion du son d’un ou de plusieurs instruments prenant une forme, une dynamique, unique en fonction de l’espace physique dans lequel il voyage est totalement comprise par Camara et Deadbeat.

Reprise de reprise

Lorsqu’il a entendu The Trinity Sessions pour la première fois, Deadbeat n’avait encore aucune idée de ce qu’était le dub — un ensemble de techniques de studio inventées par les réalisateurs de reggae jamaïcain dans les années 1970, devenu un genre en soi et, plus important encore, une influence sur la production musicale contemporaine, du rock au rap en passant par les musiques électroniques. À cet effet, les classiques de Monteith, Wild Life Documentaries (2002) et Something Borrowed, Something Blue (2004) parus sur étiquette ~scape, sont de brillants exemples de dub techno.

« En rétrospective, je comprends pourquoi j’ai toujours été attiré par ce disque, abonde Monteith. L’espace que prennent ces chansons et qui leur donne un sentiment de grandeur, c’est encore ce qui me passionne en musique. » Bien sûr, les traces de musique dub s’entendent partout sur leur version de The Trinity Sessions, mais le plus fascinant, c’est que les fans de la première heure reconnaîtront très bien l’enregistrement original. Son atmosphère, son ambiance, est respectueusement préservée sur la version de Deadbeat et Camara, qui ont enregistré à deux tous les instruments (guitares, basses, ukulélé, claviers, percussions) dans leur studio partagé de Berlin, puis remonté tout ça à l’ordinateur.

Refléter le travail de remixeurs

« Dès le départ, on voulait rendre hommage au son du disque, surtout sur le plan de la réalisation », assure Scott. Camara enchaîne : « En fait, on imaginait que ça finirait quand même par donner un disque beaucoup plus manipulé, sur le plan du son, par des effets de studio et d’ordinateurs, comme une manière pour nous de nous approprier le matériel » et de refléter leur travail de compositeurs et remixeurs. « C’est finalement la profondeur et la chaleur du disque original qui l’ont emporté. » Le plus étonnant demeure leurs voix : ni Scott ni Fatima ne se considèrent comme des chanteurs. Pourtant, ils assurent, émulant l’émotion transmise par celles de Margot et de son troisième frère John, membre occasionnel du groupe.

Enfin, un dernier lien entre The Trinity Session et l’héritage musical jamaïcain : le dub est à l’origine un remix, une réinterprétation, d’une chanson originale, souligne Scott : « Plusieurs chansons du disque original des Cowboy Junkies sont des reprises », celle de Lou Reed, la I’m so Lonesome I Could Cry de Hank Williams, un chant traditionnel (Mining for Gold). « Dans notre esprit, ça tombe sous le sens que Camara et moi reprenions ce disque. On fait des reprises de reprises. »

Trinity Thirty

Deadbeat et Camara, Constellation Records