Howard Shore, aspirant seigneur du concerto pour guitare

Devant être créé fin janvier 2017, le concerto du compositeur né à Toronto il y a 72 ans sera entendu pour la première fois mercredi.
Photo: Benjamin Ealovega Devant être créé fin janvier 2017, le concerto du compositeur né à Toronto il y a 72 ans sera entendu pour la première fois mercredi.

Le 1er mai prochain sera créé au Centre national des arts d’Ottawa par Miloš Karadaglić et Alexander Shelley le concerto pour guitare The Forest de Howard Shore. Le compositeur de la musique du Seigneur des anneaux réussira-t-il le Concerto d’Aranjuez du XXIe siècle ?

La création musicale de la semaine à venir se situe au confluent de plusieurs tendances scrutées avec attention par ceux qui cherchent à sortir les institutions symphoniques de la routine Beethoven, Brahms, Tchaïkovski et ceux qui souhaitent renouer avec le vœu formulé un jour par le chef Stéphane Denève dans ces colonnes : faire en sorte que le public soit bien plus curieux de découvrir une nouvelle œuvre que d’entendre pour la centième fois la 5e Symphonie de Beethoven.

Une création reportée

L’une des pistes pour briser la défiance encore associée à la création contemporaine est d’impliquer davantage des compositeurs de musiques de films dans la création de musiques dites savantes. C’est en quelque sorte un retour des choses puisque l’âge d’or d’Hollywood a été celui des compositeurs postromantiques germaniques (Korngold, Steiner, Waxman) émigrés aux États-Unis pour fuir les nazis.

Dans la période récente, John Williams a été le premier sollicité par les artistes classiques, à la fin du siècle dernier. Le phénomène se répand rapidement. À sa mort accidentelle, en 2015, James Horner voulait se reconvertir en compositeur « classique » et ne s’adonner à la composition de musiques de films que pour des raisons alimentaires. Sony Classical vient d’éditer le concerto pour violon Eleven Eleven de Danny Elfman, et Alexandre Desplat a composé une Symphonie concertante pour flûte et orchestre inspirée de Pelléas et Mélisande de Maurice Maeterlinck.

Howard Shore a déjà à son actif un concerto pour piano, Ruin & Memory, composé pour Lang Lang en 2010 à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Chopin, et un concerto pour violoncelle, Mythic Gardens. Son concerto pour guitare a été composé à la demande de Miloš Karadaglić et Alexander Shelley. Il devait être créé fin janvier 2017, mais la blessure qui a imposé une année sabbatique au guitariste vedette en a forcé le report. Le concerto du compositeur né à Toronto il y a 72 ans sera donc entendu pour la première fois mercredi.

En cherchant à savoir si le concerto a pu être teinté par les circonstances autour de sa création, c’est-à-dire, par exemple, s’il était prêt avant la connaissance de la blessure de Milos, en novembre 2016, ou s’il est de composition plus récente, voire s’il a été composé en deux phases distinctes, on comprend que Howard Shore ne souhaite rien dévoiler de son processus créatif : « Le concerto a été préparé pour une première. La première est maintenant. Il n’est pas pertinent de dire que Milos a été blessé. Il va jouer le concerto. Il n’y a aucune différence. La pièce a été écrite pour Milos et le CNA, elle n’a pas été créée à l’époque. Elle l’est aujourd’hui. »

Soit. On apprendra du compositeur que l’œuvre dure de « 20 à 21 minutes » et qu’elle est « articulée en trois mouvements avec une pause entre chacun », que l’auteur est « influencé par la personnalité du soliste, du chef d’orchestre et par le romantisme associé à la guitare classique ».

L’instrument sera « légèrement amplifié » car la « composition utilise le plein orchestre symphonique, mais toujours dans le registre acoustique ». Quant à l’ombre tutélaire du Concerto d’Aranjuez de Rodrigo, le plus connu des concertos pour guitare, elle n’effraie pas Howard Shore : « Je n’ai pas ressenti de pression. J’aime beaucoup le concerto de Rodrigo et je lui rends même un petit hommage dans mon œuvre. »

La perméabilité des univers

On en apprend davantage sur The Forest grâce à la réflexion du guitariste Miloš Karadaglić imprimée dans le programme sur l’œuvre de Shore, qu’il décrit comme « un gentleman et un maître à part entière » : « L’œuvre est magique, tout comme la forêt enchantée qu’Howard a voulu peindre avec son incomparable palette musicale. […] J’ai été frappé par sa manière magistrale d’intégrer discrètement à la texture du son qu’il produit, parmi tant de nuances musicales, une trame faisant écho à divers aspects de mon pays natal. Le Monténégro et ses sombres forêts ont été une source d’inspiration pour Howard et pour moi dès le départ. »

Les vastes espaces sont un élément naturel pour Howard Shore, qui dit au Devoir composer « tous les jours », que ce soit pour « une pièce de concert ou pour le film ». « C’est selon mon intérêt ou mon inspiration. Je ne fais pas la distinction entre ces univers. Je travaille avec mon cœur et j’essaie d’être aussi sincère que possible. »

Dans le processus créatif, il ne compose cependant pas des musiques in abstracto qu’il attribue ensuite à tel ou tel projet. « Je compose toujours pour quelque chose de déterminé, que ce soit une partition commissionnée ou pour moi. Je travaille en parallèle sur plusieurs œuvres. » Parmi ses créations récentes, Howard Shore évoque « une messe latine pour une église à Lucerne », travail qui l’a « beaucoup intéressé ».

Shore ne constate pas de développement particulier de la demande de concertos et de pièces symphoniques le concernant. Il est affairé à la composition de la musique du film The Song of Names, réalisé par François Girard, musique virtuose pour violon destinée au violoniste Ray Chen. Quant au phénomène de la projection de films avec prestation orchestrale en direct, un créneau musical en plein développement dont Le Devoir s’était entretenu avec le même François Girard, Howard Shore en a été un des promoteurs avec des concerts autour du Seigneur des anneaux.

Il considère cependant que le développement éventuel du genre est étroitement tributaire « des histoires et des sujets ». « Si vous prenez le Seigneur des anneaux, le grand orchestre symphonique et les chœurs cadrent bien avec le sujet, et donc le phénomène que vous évoquez. »

Howard Shore fait un lien entre ces films qui ont fait sa renommée et sa seule incursion dans le monde de l’opéra : La Mouche (2008), d’après le film de Cronenberg. « J’ai aimé travailler avec Le Châtelet et l’Opéra de Los Angeles pour mon premier opéra, surtout après le Seigneur des anneaux qui est une partition foncièrement opératique, avec chœurs solistes dans le langage de Tolkien. »

Par contre, malgré la multiplication de projets d’opéras d’après des œuvres cinématographiques (par exemple Marnie, récemment), on ne saura pas si un second projet lyrique est en cours. « Je travaille toujours sur divers aspects du théâtre. Je viens du théâtre et c’est ce qui m’a amené au film. » Telle est la réponse ! The Forest aussi, sera-t-elle aussi une œuvre à énigmes ?

Les concerts de la semaine

Richard Goode. Assez rare sur nos terres, le pianiste new-yorkais sera de passage à Montréal au Ladies’ Morning Musical Club dans le cadre de la tournée de ses 75 ans. Le pianiste, reconnu pour son expertise des grands classiques viennois, a choisi les Variations en fa mineur de Haydn, la Sonate en fa majeur K533/494 de Mozart, la sonate Les adieux de Beethoven, le cycle Dans les brumes de Janáček et, de Chopin, quatre mazurkas et la Fantaisie en fa mineur. Dimanche 28 avril à 15 h 30 à la salle Pollack.

Jean-Philippe Collard. Le pianiste français sera à Montréal pour un récital, mercredi 1er mai, partagé entre Fauré et Chopin. De Fauré, il jouera les Nocturnes nos 4, 6 et 13, ainsi que le 2e Impromptu et la Ballade op. 19. En seconde partie, il interprétera la 2e Sonate et la 4e Ballade de Chopin. Le pianiste se produira aussi avec l’OSM les 30 avril et 5 mai dans Oiseaux exotiques de Messiaen et le Concerto en sol de Ravel. Mercredi 1er mai à 20 h à la Maison symphonique de Montréal.

The Forest, concerto pour guitare

Création mondiale les 1er et 2 mai 2019. Centre national des arts d’Ottawa. Avec Miloš Karadaglić, l’Orchestre du CNA, Alexander Shelley. Aussi au programme : Fanny Mendelssohn : Ouverture en do majeur. Brahms : Symphonie no 1.