Mahler: un sommet peut en cacher d’autres…

Le chef Jean-François Rivest a réussi son pari, samedi, en catalysant un collectif autour d’un projet plus grand que nature.
Photo: Andrew Dobrowolskyj Le chef Jean-François Rivest a réussi son pari, samedi, en catalysant un collectif autour d’un projet plus grand que nature.

Pour fêter les 25 ans de l’Orchestre de l’Université de Montréal, Jean-François Rivest avait choisi la 3e Symphonie de Mahler, ode à tous les éléments de la création. En entretien avec Le Devoir, le chef avait comparé le défi à celui des alpinistes gravissant un sommet redoutable, ajoutant : « Au-delà du grand bruit que font certains mouvements, la musique la plus difficile est la plus subtile, la plus viennoise, comme dans le 2e mouvement. » Avant le concert de samedi, Rivest a déclaré aux auditeurs que l’important était moins le résultat que le processus conduisant à l’accomplissement collectif.

Le cocktail de tout cela met la table pour un commentaire critique prenant certes en compte la légitime émotion du moment et la fierté de l’accomplissement, mais ne se laissant pas déborder par les circonstances.

La 3e Symphonie de Mahler compte deux parties. Le premier mouvement seul compose la première. Il dure32 min 18 s dans l’interprétation de Jean-François Rivest et c’est l’un de ces coups au plexus dont on garde un souvenir indélébile. Plusieurs raisons à cela. L’une est physiologique : 110 musiciens à la salle Claude-Champagne, cela sature l’espace sonore et procure un contact proprement physique avec le son que l’on n’a pas dans une salle de concert traditionnelle. La seconde est musicale, puisque Jean-François Rivest renforce cet impact par des attaques tranchantes, voire violentes sur tous les fortissimos et triple forte. Aux timbales, Robert Leroux et Julien Grégoire renforcent cet effet en utilisant des baguettes dont la sécheresse se surajoute à celle de la salle au lieu de l’atténuer.

La section de percussion donne un indice sur une dimension plus personnelle de ce mouvement. Comme Wagner, mais de manière moins évidente, Mahler, en filigrane, parle souvent de lui. La quasi-sauvagerie de la caisse claire (tambour) donne aux éruptions dionysiaques du défilé de Pan (sous-titre de ce mouvement) des relents militaires faisant directement écho aux musiques de la caserne proche de la maison familiale où, enfant, Mahler passait de longues heures. Ce mouvement, c’est aussi son éveil personnel. Les musiciens y ont gravi un sommet qu’ils n’oublieront pas de sitôt.

Double ascension

Il y avait ensuite une autre montagne, 58 minutes de musique. Et l’analyse de Jean-François Rivest était juste : le 2e mouvement est le plus difficile. Délicat de trouver la cohésion, la respiration, de calibrer l’ambitus des soufflets dynamiques, l’éventail des nuances pianissimo. Dire que rien ne marchait est un peu schématique, car les passages vifs retrouvaient une certaine unité, mais l’idée de « grazioso », comme celle de « ruhevoll » (plein de calme) dans le Finale, est visiblement difficile à intégrer.

Le 3e mouvement, celui de la création des animaux, s’est déroulé avec une superbe logique et un solo « posthorn » (une trompette hors scène) très réussi. Marie-Nicole Lemieux est, au monde, l’une des grandes interprètes du 4e mouvement, et le changement d’atmosphère avec les choeurs fut impeccablement tranchant. Dommage que, pour permettre aux choristes de se rasseoir, le Finale n’ait pu s’enchaîner directement.

Nous ne partageons pas la vision de Jean-François Rivest de ce volet ultime qu’il embrasse avec ardeur, peut-être pour éviter qu’il s’enlise, et dont il relève très tôt les niveaux dynamiques. Il y a une dichotomie plus marquée à notre sens entre le calme et la passion (leidenschaflich). Pour que cela fonctionne, les passages calmes doivent demeurer vraiment immuables.

Mais Jean-François Rivest a réussi son pari. Il a catalysé un collectif autour d’un projet plus grand que nature. Il l’a fait avec les éléments à sa disposition, tel pupitre dépassant certes tel autre. Sans rentrer dans des comparaisons déplacées, il faut tirer un coup de chapeau aux trompettes et surtout aux trombones. À ce titre, le 1er trombone, tout particulièrement, et pour un certain nombre de ses interventions parfois quasiment invraisemblables, mérite tous les diplômes du monde à l’unanimité en paquet cadeau avec félicitations.

Marie-Nicole Lemieux et la Troisième de Mahler

Concert du 25e anniversaire de l’Orchestre de l’Université de Montréal. Marie-Nicole Lemieux (contralto), Choeur de voix de femmes (chef : François A. Ouimet), Choeur de l’École des jeunes (Tiphaine Legrand), dir. Jean-François Rivest. Salle Claude-Champagne, samedi 13 avril 2019.