«Record Store Day»: parce qu’il fallait que des ados puissent découvrir Groovy Aardvark

Slam Disques lance pour le «Record Store Day», une édition vinyle double 180 grammes rematricée (!) du disque «Vacuum» (1996) de Groovy Aardvark, un des jalons les plus influents du rock alternatif local.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Slam Disques lance pour le «Record Store Day», une édition vinyle double 180 grammes rematricée (!) du disque «Vacuum» (1996) de Groovy Aardvark, un des jalons les plus influents du rock alternatif local.

Jessy Fuchs ne tient pas en place et multiplie les hyperboles afin de décrire sa joie. C’est que son étiquette, Slam Disques, lance aujourd’hui, pour le Record Store Day, une édition vinyle double 180 grammes rematricée (!) du disque Vacuum (1996) de Groovy Aardvark, un des jalons les plus influents du rock alternatif local, propulsé entre autres par le refrain rageur de Dérangeant, par le trad sous stéroïdes de Boisson d’avril, ainsi que par une robuste relecture du Petit bonheur de Félix Leclerc. Un album introuvable en magasin depuis au moins une quinzaine d’années et jusqu’à maintenant complètement absent des plateformes d’écoute en continu.

« C’est le kid de 14, 15 ans qui allait voir Groovy au Medley et qui trouvait ça tellement merveilleux qu’il y ait des groupes qui fassent de la musique heavy en français, c’est ce kid-là qui, arrivé à 39 ans, se fait un cadeau », confie le président et directeur artistique d’une des écuries majeures de l’écosystème punk francophone.

Pour Slam Disques, l’entreprise de revalorisation du catalogue de Groovy Aardvark ne s’arrête cependant pas qu’à la commercialisation d’un produit de niche comme un vinyle. Depuis hier, les quatre albums studio (Eater’s Digest, Vacuum, Oryctérope, Masothérapie) et l’album en spectacle (Exit Stage Dive) de la formation fondée en 1986 peuvent être écoutés sur Apple Music et Spotify, ainsi que sur YouTube, grâce à une nouvelle série de « vidéoclips de paroles » (lyrics videos), conçus par l’équipe de Slam, et à des versions restaurées des vidéoclips de l’époque.

Écoutez l'extrait Dérangeant de Groovy Aardvark
 

 

Il ne s’agissait donc pas que d’alimenter la machine à nostalgie à l’aide d’un objet de collection, mais de permettre à une oeuvre majeure de revendiquer sa place dans l’histoire de la musique québécoise. « Il y a des étiquettes qui vont lancer des vinyles seulement par opportunisme, pense Jessy Fuchs. Sauf que si tu ne fais pas tout le reste du travail d’archivage et de promotion, le vinyle, ça ne donne pas grand-chose pour l’avenir. Le kid de 13, 14 ans qui n’a jamais connu les CD ni les vinyles et qui commence à s’intéresser à la musique, s’il ne trouve pas Groovy sur YouTube, il ne va jamais devenir fan de Groovy. »

Les limites du « fais-le toi-même »

Pourquoi les albums de Groovy Aardvark n’étaient-ils pas déjà offerts sur les différentes plateformes d’écoute en continu ? Parce que les maisons de disques qui les avaient fait paraître ne sont plus en activité et que, même si le groupe aurait pu se charger lui-même de ce boulot, ses membres avaient un présent à embrasser. « Quand on a décidé d’arrêter, en 2005, je n’étais pas à un moment de ma vie où j’avais envie de ressasser le passé », se rappelle le chanteur Vincent Peake, qui joue également dans GrimSkunk, Aut’Chose et Floating Widget. Le retour à la scène de Groovy Aardvark en 2011 n’aura qu’accentué l’absurdité de leur invisibilité chez les disquaires et en ligne.

Malgré la démocratisation des outils d’enregistrement et de diffusion, souffler sur les ailes d’un vieux catalogue serait une aventure chronophage. « C’est particulièrement difficile pendant un virage technologique comme celui qu’on traverse, et encore plus quand on parle d’artistes underground qui n’avaient pas de gros moyens à l’époque et ont collaboré avec de petites maisons qui sont passées à un autre appel », observe le consultant en technologie de l’information et des communications, Jean-Robert Bisaillon, aussi ancien membre de French B.

« Il est parfois difficile de tracer une ligne claire quant à la rétrocession des droits à partir des contrats qui ont été signés dans le monde analogue, et qui ne sont pas toujours limpides quant à la durée des obligations des différentes parties, ce qui devient un terreau fertile pour des imbroglios juridiques », ajoute-t-il au sujet des obstacles que pourrait rencontrer un artiste souhaitant déposer ses chansons anciennes sur Spotify. « Mais la raison principale qui explique que peu de groupes font ce travail-là, c’est que mettre en valeur le passé, ça requiert des énergies que peu d’artistes ayant cessé leurs activités ont le temps de déployer. »

Préparer l’avenir

C’est en amorçant le projet d’une compilation sur CD et vinyle (Les belles années), paru en 2014, et en consultant de vieux contrats que Fred Poulin constate que Vilain Pingouin est propriétaire des bandes maîtresses de la majorité de ses albums (trois sur quatre) parus chez Audiogram, ce que les membres du groupe ignoraient eux-mêmes. Réjouissante nouvelle.

La réédition vinyle du disque homonyme (1990) de la formation, qui voit aussi le jour à l’occasion du Record Store Day, aura néanmoins causé de nombreux maux de tête au vice-président d’Ambiances Ambiguës, l’agence qui soutient désormais les Pingouins.

Comment, par exemple, en reproduire la pochette sans la photo d’origine, portée disparue ? « Heureusement que Claude [Samson, guitariste] a retrouvé chez lui une affiche format géant, qu’on a prise en photo en studio avec une échelle et un bon éclairage, et que le graphiste a rapetissée », raconte Fred Poulin.

Dans le même esprit, le grand mélomane prêtait récemment main-forte à WD-40 afin que leurs albums puissent être écoutés en ligne, mais aussi afin que chacun de ses membres soit dûment enregistré auprès des différentes sociétés de perception de droits (SOCAN, Artisti, SoundExchange). « Les musiciens sont souvent très démunis quant à toute cette gestion-là. »

Groovy Aardvark aura, de son côté, pu compter sur l’obsession pour les archives de son leader, Vincent Peake, et sur celle de sa maman Normande, qui tient une revue de presse exhaustive sur le groupe de son fils, précieuse matière première pour l’élaboration de livrets de pochettes. Certains fichiers graphiques originaux étaient demeurés impossibles à ouvrir ou à retrouver, tout comme les bandes maîtresses d’Oryctérope, seul album dont la nouvelle version numérique aura été créée à partir d’un exemplaire CD.

Fort de ce chantier de rééditions ayant aiguisé ses talents d’enquêteur, Jessy Fuchs invite désormais les jeunes artistes qu’il prend sous son aile à s’astreindre à tout archiver. « C’est aussi simple que de photographier chacun des t-shirts que tu fais imprimer. »

« On a mis tellement de temps, d’efforts pis d’amour dans ça que ce serait plate que ce soit oublié, conclut quant à lui Vincent Peake. C’est pas parce que c’est underground que ça ne fait pas partie du patrimoine québécois. »