Un récit d’années de galère pour Alain Lefèvre?

Le nouveau disque du pianiste Alain Lefèvre, «My Paris Years»<em>,</em> paraît vendredi.
Photo: Fred Cattroll Le nouveau disque du pianiste Alain Lefèvre, «My Paris Years», paraît vendredi.

Le nouveau disque du pianiste Alain Lefèvre paraît vendredi. Titré My Paris Years, ce premier CD sur étiquette Warner Classics rassemble des compositions françaises et dégage un étrange parfum de nostalgie douloureuse.

Photo: Warner Classics Alain Lefèvre – «My Paris Years»

Même si Warner publie ce programme de musiques de Debussy, Satie, Ravel et Franck, la destinée initiale du disque, lorsqu’il a été capté en novembre 2016, était forcément autre, puisque la captation a été réalisée à Mirabel par « Groupe Analekta Inc. » et le directeur artistique habituel des CD d’Alain Lefèvre et d’Analekta, Carl Talbot.

Deux ans et demi plus tard, cet enregistrement d’un piano cerné de fort près — ce qui, pour ce répertoire, peut sembler en peu envahissant — apparaît chez Warner Classics, étiquette internationale pilotée depuis la France. Cela ne manque pas d’amuser en considérant le titre.
 

Satie 1re Gymnopédie par Jean-Yves Thibaudet puis Alain Lefèvre

Interrogé, à l’annonce de la signature d’Alain Lefèvre, sur la stratégie reliée à l’ajout d’un pianiste québécois à une équipe artistique cimentée par Bertrand Chamayou, Alexandre Tharaud, David Fray et Nicholas Angelich, le président de Warner, Alain Lanceron, a rappelé l’importance désormais, pour les étiquettes internationales, de cultiver de manière performante les marchés locaux. Le pianiste a été décrit comme un artiste important pour Warner ici.

La surprise des mots

My Paris Years, donc. Titre et programme font allusion aux études d’Alain Lefèvre à Paris auprès du pédagogue Pierre Sancan. Le pianiste n’a jamais fait mystère que ce furent des années difficiles, voire de grande pauvreté. Aussi, en entendant cette approche mesurée, prudente, parfois tiraillée par quelques ralentis ajoutés au flux de la ligne mélodique, en découvrant, surtout, la tristesse marquée au fer rouge des Gymnopédies de Satie on ne pouvait qu’imaginer Alain Lefèvre se remémorant avec douleur des années de galère.

Installé dans cet état d’esprit très déconcertant par rapport à la fluidité et la subtilité attendues dans Debussy et Ravel, l’auditeur tire son miel, au centre du programme, du temps fort du CD, le Prélude, choral et fugue de Franck auquel le son nourri, les tempos lents et le ton du pianiste confèrent une solennelle grandeur. Si vous téléchargez ou « streamez », sachez que cette 8e plage majestueuse est votre absolue, voire votre seule priorité.

Bien d’autres interprétations sont, hélas, nettement moins défendables, au premier chef celle de la Sonatinede Ravel. Qui peut encore reconnaître dans ce second mouvement appliqué et intériorisé, le « Mouvement de menuet » prescrit par le compositeur ?

 

Mouvement de Menuet de la Sonatine de Ravel par Bertrand Chamayou (Erato-Warner, 2016) puis Alain Lefèvre

La plus grande surprise vient lorsque, après audition, on se met à lire la notice. Dans une entrevue avec le pianiste, sous le titre « Une élégance bienheureuse », on apprend que les années parisiennes sont celles « avec le recul, d’un exil heureux ». Alain Lefèvre, qui définit la musique française par « élégance et finesse » (effectivement), dit, par exemple, que jouer la Pavane pour une infante défunte comme un « tombeau » est un « contresens ». On se demande, alors, pourquoi et dans quelle perspective esthétique elle dure ici 8 min 15 s, contre 5 min 45 s à 6 min chez Gieseking, Samson François, Bertrand Chamayou ou Alexandre Tharaud.

Indépendamment des divers hiatus entre les intentions énoncées et la musique entendue, à la pure écoute ce récital ne s’adresse qu’aux admirateurs totalement inconditionnels du pianiste.
 

Ravel Pavane pour une infante défunte par Bertrand Chamayou (Erato-Warner, 2016) et Alain Lefèvre

 

Alain Lefèvre – « My Paris Years »

Debussy : Arabesque no 1, L’isle joyeuse, Clair de lune. Satie : 3 Gymnopédies. Ravel : Sonatine, Pavane pour une infante défunte. Franck : Prélude, choral et fugue. Warner 2-590867.