Robert Nelson présente «Nul n’est roé en son royaume»

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Sur ce premier album, Ogden a rangé la voix nasillarde de Robert Nelson pour adopter un ton plus grave et moins caricatural.

Le 22 août 2015, vers 21 h, Bernard Carignan circule à vélo sur la rue Saint-Denis, au centre de la voie de droite, en direction sud. Un automobiliste stationné ouvre alors sa portière ; le cycliste la heurte et plonge ; au même instant, un véhicule utilitaire sport de marque Mazda ayant tourné vers le sud depuis la rue Jean-Talon amorce un dépassement par la gauche et « roule sur M. Carignan et son vélo », précise le rapport du coroner. « L’accident a eu lieu en bas des marches, devant chez lui », se rappelle son meilleur ami Ogden Ridjanovic, mieux connu sous son nom de scène, Robert Nelson.

On a beau dire que pour un artiste ayant évolué au sein d’un collectif lancer un album solo est l’occasion privilégiée de s’exprimer sur des sujets plus intimes, on ne s’attendait certainement pas à une telle franchise, une telle vulnérabilité chez Ridjanovic.

Lui, le Président du Bas-Canada qui s’illustrait avec sa voix nasillarde rappelant celle de B-Real du groupe Cypress Hill, ce timbre perçant le tumulte verbeux d’Alaclair Ensemble, lui qui offre le parfait contrepoint aux délires poétiques de KenLo, au style rase-mottes d’Eman et aux roucoulantes bravades de Maybe Watson — avec lequel il forme aussi le loufoque duo Rednext Level —, voilà qu’il se révèle sérieusement introspectif avec Nul n’est roé en son royaume, le plus fragile et poignant disque offert par un des artisans du groupe.

Il déballe tout sur ce premier vrai album solo. Tout ce qu’il a porté sur ses épaules durant les deux années suivant l’accident lui ayant volé son meilleur ami Bernard, à qui l’album est dédié. Les mots d’Ogden se bousculent dans sa bouche, c’est à peine s’il prend le temps de respirer entre les quatrains. « Clairement, je suis arrivé avec des textes qui, sans être sombres, sont tout sauf légers, commente le musicien. Ensuite, la nuance vient sans doute de la musique : j’ai laissé carte blanche aux gens qui ont travaillé là-dessus », DJ Manifest et Low Pocus, KenLo et Caro Dupont, Tork, Claude Bégin, Shash’U et Eman, qui ont réussi à ériger un album cohérent tout en ratissant large le champ des influences rap.

Ce disque, c’est le récit « de deux événements, bizarrement reliés, confie le rappeur. J’habitais alors avec mon meilleur ami Bernard et ma blonde de l’époque, trois colocs. Dans cette même année, Bernard est décédé et je me suis séparé. On habitait là, côté ouest de Saint-Denis, coin Jean-Talon », où est toujours accroché le vélo fantôme en mémoire de Bernard. « Un coin symbolique… Ça a bouleversé ma vie. Tout l’album porte sur ce qui s’est passé et comment j’ai vécu la suite » des événements.


Ton grave

L’album commence pourtant en plein Bas-Canada avec cette ritournelle de marche militaire annonçant L’ours qui a vu l’homme, du pur Alaclair avec le ton rigolo, « une petite feinte de début d’album », comme l’appelle Ogden, suivie par le trap autocongratulatoire Jacques Plante — une autre chanson salue un second grand Jacques du hockey, Demers celui-là, collaboration avec Koriass sur une production de Shash’U. Or, en plein coeur du disque, Robert Nelson retourne sur le banc pour laisser patiner seul Ogden : Flambant neu, d’abord, Lignes de front et Lucioles, peu après, sont saisissantes de vérité alors que Bernard l’ange gardien pose ses ailes sur les textes.

Sur ce premier album d’ailleurs, Ogden a rangé, pour ainsi dire, la voix nasillarde de Robert Nelson pour adopter un ton plus grave et moins caricatural. La transformation avait déjà été amorcée sur le dernier album d’Alaclair (Le sens des paroles, paru il y a moins d’un an), elle est aujourd’hui achevée. « C’est comme si le personnage de Robert Nelson était un alter ego, avec une voix, mais aussi une manière de penser, de rapper, avec un certain type de propos. J’avais le feeling d’en avoir fait beaucoup avec cette voix, au sein d’Alaclair et de Rednext Level, j’avais donc besoin de la remettre dans le coffre à outils, parce que je ne voulais pas m’enfermer dans cette espèce de Slim Shady », référence au fameux alter ego déviant du rappeur américain Eminem.

On comprend aussi que le Nelson d’antan campe mieux des textes plus joviaux que ceux de Nul n’est roé en son royaume… La voix qu’il prend désormais le ramène « à un rap plus technique, plus agressif, et plus près de [sa] voix normale… et des textes personnels ». « Ça prenait cette voix pour traiter de deuil, de dépression, d’anxiété, tout ça. Exprimer la rapidité du train de ma pensée, ce qui n’est pas forcément une bonne chose. Je pense trop, dans la vie… Or c’est ça, je voulais submerger l’auditeur par la quantité de mots, sans diminuer la qualité des textes. »


Clore un chapitre

Ogden a mis un an et demi à les écrire, ses textes. Seul, enfermé dans son chalet. « Passer presque deux ans dans le bois m’a fait énormément de bien. C’était un contraste avec ces dix dernières années passées à donner des concerts. Une manière d’entrer en contact avec mon besoin de solitude et de calme », dit Ogden, avouant avoir « l’étrange impression de clore un chapitre » de sa vie avec cet album, qui coïncide avec son arrivée dans la trentaine. « Je vais toujours faire de la musique et écrire, mais je ne suis plus attaché à l’idée de passer ma vie à faire carrière en musique », réfléchit-il à voix haute, promettant toutefois de nouveaux disques d’Alaclair et de Rednext Level.