Hervé Niquet, de choc en choc

Le chef français Hervé Niquet, éminent spécialiste de la musique baroque
Photo: Éric Manas Le chef français Hervé Niquet, éminent spécialiste de la musique baroque

Le chef d’orchestre français Hervé Niquet sera en visite à Montréal pour diriger le Requiem de Mozart dans la semaine à venir. Éminent spécialiste de la musique baroque, mondialement reconnu, Hervé Niquet n’est pas l’hôte de l’un de nos nombreux ensembles de musique baroque. Il a été appelé par l’Orchestre symphonique de Montréal dans le cadre des « rendez-vous Mozart » et dirigera la symphonie dite « Jupiter » et le Requiem mardi, jeudi et vendredi.

Chose surprenante, alors que nous pensions que la venue d’un chef aussi immergé dans la musicologie nous vaudrait d’entendre à l’OSM une version musicologiquement rafraîchie du Requiem, ou à tout le moins l’édition de Robert Levin que Jean-François Rivest, Jean-Marie Zeitouni et Bernard Labadie nous ont fait apprécier ici, Hervé Niquet va s’en tenir à « l’édition Bärenreiter que l’OSM a en rayon », comme il le révèle au Devoir.

Cette partition traditionnelle reste, certes, tout à fait respectable et le chef explique ainsi son choix : « Tout dépend qui j’ai en face de moi. De manière générale, j’ai beaucoup œuvré au niveau des sources, mais quand je suis face à un orchestre symphonique, je fais les choses les plus simples, les plus évidentes. »

Hervé Niquet a rencontré récemment Pierre-Henri Dutron, pourfendeur du travail de complétion de Süssmayr et dont René Jacobs a défendu l’étrange édition du Requiem de Mozart au disque. Niquet ne se prononce pas sur la démarche de Dutron et n’a pas davantage étudié les tentatives des trois dernières décennies de parachever l’incomplète Messe en ut de Mozart. « Vous savez, me pencher sur des problèmes musicaux, dans les 30 dernières années, je n’ai fait que ça. Maintenant que j’ai ma carte senior, j’aspire à un peu de calme ! »

Mais on le sent critique sur l’idée de stopper une représentation là où Mozart a posé sa plume, comme l’a fait Christopher Hogwood par exemple. « On peut être intégriste et dire : “Arrêtons-nous là !”, mais l’utilité du service liturgique veut que l’on poursuive. J’ai été organiste, je sais qu’il faut bien terminer l’office. Alors on improvise : il faut terminer l’œuvre, il faut finir le show. » Hervé Niquet rappelle à juste titre que le fait de colmater les brèches dans les partitions fait partie intégrante, dans le plus grand anonymat, du travail de l’interprète et du musicien baroque : « J’ai enregistré depuis plus de 30 ans une centaine de disques dans le répertoire baroque. Chaque fois, il manque des mesures, des choses, voire des pages. Je les refais, avec un ami compositeur, on ne le dit à personne parce que c’est notre travail d’envisager les options à prendre. Au bout de 40 ans, on est assez armés en fugue, harmonie et contrepoint pour connaître le style, la période et les us et coutumes. » D’ailleurs, pour la version de 1778 de l’opéra Armide de Lully, dont il vient de finir l’enregistrement en association avec le Centre de musique de baroque de Versailles, « le 5e acte n’avait pas été terminé par Francœur, et ce sont Benoit Dratwicki et les chercheurs du Centre qui l’ont achevé ».

En ce qui concerne Mozart, avec son ensemble Le Concert Spirituel, Hervé Niquet se penche plutôt sur les messes brèves : « Elles sont sous-estimées, voire méprisées. Or, ce sont des sommets d’écriture vocale, d’intelligence, de bonheur, de génie. Je pensais que cela allait être divertissant, mais c’est surtout difficile et majeur. »

Tomber à la renverse

Une grande aventure a marqué la dernière décennie de la carrière d’Hervé Niquet : sa contribution majeure à la redécouverte du répertoire romantique français, avec de nombreux enregistrements des partitions éditées par le Centre de musique romantique française du Palazzetto Bru Zane. Voir Hervé Niquet diriger Le tribut de Zamora de Gounod n’est pas un élargissement de répertoire, souligne-t-il : « Je suis entré à 20 ans à l’Opéra de Paris comme pianiste-chef de chant. J’ai commencé avec Turandot par Ozawa avec José Carreras et Montserrat Caballé. Voilà mes premières armes, quand j’avais 20 ans. On ne peut pas parler d’élargissement ! De plus, ma professeure de piano était Marie-Cécile Morin, copine de classe de Samson François chez Marguerite Long. Tout Ravel, je l’ai étudié avec les doigtés de Ravel. »

Ce qu’on ne sait pas non plus, c’est à quel point Hervé Niquet est à l’origine du projet du Palazzetto : « Quand Nicole Bru m’a appelé il y a dix ans en me disant : “J’ai acheté un palais à Venise”, elle m’a demandé une idée. J’ai toujours trouvé que le Centre de musique baroque française à Versailles était une chose unique au monde, je lui ai donc proposé de faire un Centre de musique romantique française dans ce palais. »

C’est aussi lui qui a mis la mécène sur la piste du musicologue Alexandre Dratwicki : « Toutes les idées, c’est Alexandre Dratwicki. Cela fait 20 ans qu’il cherche. Cela fait 20 ans qu’il trouve. Il a des idées, il est passionné et je le suis les yeux bandés. L’an passé, il m’a proposé Le tribut de Zamora, le dernier opéra de Gounod. Tout le monde décriait cet opéra. Mais lors de la présentation à Munich, c’était le choc, la salle était debout. »

La rencontre entre le chef et le musicologue s’est faite à la Bibliothèque nationale autour des cantates des prix de Rome, un répertoire qui a ensuite nourri une collection, une fois le Centre mis sur pied. « Je vais de choc en choc. Alexandre trie les partitions avant de me les proposer, donc ce qui en sort est toujours un bonheur. »

Hervé Niquet note qu’un vif intérêt a été suscité auprès des salles, des producteurs et du public. « Chaque fois qu’on propose une œuvre française inédite, les salles sont pleines. » Effet collatéral : « Les chanteurs suivent le mouvement et s’investissent. Depuis que le centre existe, il y a un effet boule de neige. En 10 ans, le Palazzetto a changé le profil d’appréciation de la musique romantique française. Nicole Bru mérite d’être décorée pour cela par la France. On ouvre un large volet de possibilités et les musiciens sont plus armés pour ce répertoire en 2020 qu’il y a 25 ans grâce à du travail scientifique, musicologique et technique. Pour 2019, le Centre a 600 demandes de collaborations internationales. »

Parmi les projets réalisés avec le Centre, Hervé Niquet se souvient avec émotion de celui autour de la musique de Max d’Olonnes : « Je suis tombé à la renverse. C’est un sommet de sensualité et de volupté française, d’intelligence et de sentiment. Son petit-fils était là et a raconté aux musiciens de l’orchestre qui était son grand-père, et a révélé que même son grand-père n’avait jamais entendu les œuvres qu’ils allaient jouer. » Parmi ses plus grands souvenirs, il évoque le Tribut de Zamora et, de Gustave Charpentier, La vie du poète, « une énorme fresque qui demande trois orchestres ». Pour une prochaine visite à Montréal ?

Les concerts de la semaine

Labadie-Tharaud. L’autre versant de la semaine Mozart de l’OSM est un concert réunissant Bernard Labadie et Alexandre Tharaud mercredi 17 avril. Ils interpréteront le célèbre 21e Concerto en do majeur K. 467. En seconde partie, Bernard Labadie dirigera la Symphonie no 39. À noter que le chef dirige également l’OSM le jeudi à 10 h 30 dans la Petite musique de nuit, le Concerto pour flûte et harpe et la 36e Symphonie. Mercredi 17 avril à 20 h à la Maison symphonique de Montréal.

Ellis-Queyras. Alors qu’un chef de Québec vient diriger l’OSM, Nicolas Ellis, chef désormais associé à Montréal, œuvrera à la tête de l’OSQ avec l’un des meilleurs amis d’Alexandre Tharaud, le violoncelliste Jean-Guihen Queyras. On entendra ce dernier dans le 2e Concerto de Haydn. En seconde partie, la fameuse 5e Symphonie de Tchaïkovski. Jeudi 18 avril à 10 h 30 et 19 h 30 au Grand Théâtre de Québec.

Le Requiem de Mozart

Dirigé par Hervé Niquet. Avec Heather Newhouse, Marie-Claude Chappuis, John Tessier, Philippe Sly, Chœur et Orchestre symphonique de Montréal. Maison symphonique de Montréal, les 16, 18 et 19 avril à 20 h.