Laurence Nerbonne, au bon endroit, au bon moment

L’auteure, «beatmaker» et interprète Laurence Nerbonne. La moitié de son album est sur un ton imposant, direct, sans gêne.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’auteure, «beatmaker» et interprète Laurence Nerbonne. La moitié de son album est sur un ton imposant, direct, sans gêne.

Qu’est-ce que la musique populaire en 2019 ? C’est FEU, l’album que lancera vendredi prochain l’auteure, beatmaker et interprète Laurence Nerbonne. C’est une attitude autant qu’un son, profondément marqué par le trap, le R&B à l’américaine, les musiques électroniques de danse et la nécessité de cesser de se taire. Une fusion des genres et des discours devenue un genre en soi : la pop de fin de décennie. Mais encore ? C’est la voix de ceux qui s’assument « dans toutes [leurs] différences, sans se sentir obligés d’être parfaits », estime celle qui a trouvé le cran d’affirmer tout haut ce qu’elle avait envie de dire depuis longtemps.

La pression du second disque n’est pas un mythe, confirme Laurence Nerbonne. Pourtant, « au début, je me disais : “Ça ne me prendra jamais !” Puis, une fois dans mon studio, je me suis demandé ce que j’allais faire. Je repartais à zéro en me disant que je ne pouvais pas refaire le même disque. J’étais rendue ailleurs, j’avais surtout envie d’ouvrir les valves. De présenter quelque chose de plus agressif ».

La moitié de FEU est sur ce ton, imposant, direct, dans ta face, sans gêne. L’assurance dans la voix, parfois suave comme sur XO, paru en 2016, plus souvent mordante dans ses raps. Car c’est aussi ça, la pop de 2019 : les rappeurs, Drake le premier, poussent la chansonnette sur de clinquantes productions trap à grand renfort d’Auto-Tune. C’est de bonne guerre qu’une chanteuse s’autorise à son tour à hachurer les rimes. Égalité pour tous.

« C’est ce que je me suis permis, en sachant très bien que les gens essaieraient de me remettre dans la case [de chanteuse pop], note Nerbonne. Je ne prétends pas être une rappeuse — d’ailleurs, j’y fais allusion » sur la chanson coup-de-poing Back Off, la plus teigneuse de son répertoire. Elle rappe : « Qu’est-ce que les médias vont penser d’une fille macho ? » Car on entend beaucoup ça dans le rap, les gars qui disent : « Je suis le G.O.A.T. [pour greatest of all times], c’est moi le meilleur, etc. Je trouvais ça drôle de le faire à mon tour. Ça va faire sourire, mais les gens comprendront. »

 

On a encore envie de faire la fête avec FEU, mais ce n’est pas tout. « Je voulais surtout ne pas prendre mon public pour des caves, insiste-t-elle. J’avais envie de faire un disque complice avec lui, faire que les gens me comprennent tout en s’amusant. On est des adultes, on ne veut pas écouter de la pop de “nunuche”, on veut écouter quelque chose qui va nous stimuler intellectuellement. » Faire de la pop romantique et dansante, d’accord, tant qu’elle s’accompagne d’un texte comme celui de Me Too, posé d’une voix grave sur une des rythmiques trap — toutes composées par Nerbonne — les plus ingénieuses et abouties du disque : « Moi aussi j’vais t’écrire de changer / Toutes les femmes en moi sont fatiguées / Elles sont pas folles elles sont révoltées / Tu peux commencer par écouter ».

Cette chanson est « pour moi la suite logique à tout ce qu’on a vécu » dans la foulée du mot-clic dénonciateur. « Ma chanson ne parle pas que de harcèlement sexuel. J’ai un peu transformé ça pour exprimer toutes les choses qu’on m’a dites — sauf « t’es trop grosse pour faire de la télé » ; celle-là, on l’a dite à une de mes amies. La chanson parle aussi de toutes mes sœurs, qui vivent ça dans leurs milieux respectifs […] ».

On est des adultes, on ne veut pas écouter de la pop de “nunuche”, on veut écouter quelque chose qui va nous stimuler intellectuellement

La musicienne est ferme dans ses propos, mais on ne trouvera aucune malice dans ses textes, même lorsque, dans la chanson Back Off, elle envoie une vanne à son ami Louis-Jean Cormier — « plutôt un clin d’œil », tempère Laurence —, lequel avait dû s’excuser d’avoir affiché en entrevue un scepticisme sur la question de la parité hommes-femmes dans les festivals de musique, propos qui lui avaient valu l’opprobre de ses collègues musiciennes, dont Nerbonne.

Parfaitement de son temps

« Le discours que je tiens vise à dénoncer ce que j’appelle le paradigme, explique-t-elle. Pointer du doigt juste une entité dans l’industrie commence à être un problème. [L’absence de parité dans l’industrie de la musique] est une situation qui perdure, et tout le monde est responsable de ça, pas tel gars ou tel festival. Par exemple, quand je regarde le [palmarès des radios du Québec] et que je constate la faible proportion de chansons enregistrées par des femmes, je me dis que ça n’a pas de bon sens. »

Dans la semaine du 1er au 8 avril , six femmes occupaient sept positions parmi les 25 premières du top 100 francophone au Québec. « Sincèrement, il y a un problème. Je ne demande pas la parité à 50/50, mais ce n’est pas vrai qu’il y a moins de filles qui sortent de bons disques. En plus, au dernier gala de l’ADISQ, il n’y a qu’une fille qui gagne ? Je ne suis pas hystérique ou “féminazie”, je demande simplement un effort dans le sens de la parité. »

On verra bien comment les radios réagissent à sa pop ; deux extraits ont déjà bénéficié de quelques rotations, « mais est-ce aussi facile pour moi que lorsqu’un gars débarque avec sa grosse toune pop ? Non, et j’en suis convaincue ». Dommage, parce que Nerbonne a réussi ce que peu d’artistes pop québécois, hommes ou femmes, osent encore faire : un disque parfaitement de son temps. De la pop moderne en phase avec celle qui se fait aux États-Unis, en France ou au Royaume-Uni. Le son de 2019, comme redéfini par Drake, par les stars du trap telles que Cardi B ou Travis Scott — deux noms qui reviendront constamment durant notre conversation, aux côtés de ceux de Missy Elliott, Nicki Minaj et Janelle Monáe.

« Je pense qu’on a besoin de ça au Québec, estime la musicienne. Le sentiment d’exploser, d’être libre. Je le sens, on est prêts pour une musique différente. » Différente, vraiment ? Seulement ici, dans un marché encore largement imperméable au hip-hop, dans une métropole qui ne possède même pas de radio consacrée aux musiques dites urban, contrairement aux grandes métropoles d’Amérique du Nord. « À Los Angeles, tout le monde écoute Travis Scott, dont les chansons tournent à la radio, alors qu’ici… Je voulais faire un disque en phase avec la pop mondiale — ensuite, si [l’industrie] est toujours en retard de deux ans sur le reste du monde, je ne peux rien y faire. »

Sinon continuer à enfoncer le clou, à coups de rythmiques fraîches et de rimes affûtées. Ses fans, au moins, auront tout compris.

FEU

Laurence Nerbonne, Coyote Records. En magasin le 19 avril.