L’art complexe et fragile du festival en région

«À défaut de grandes salles avec des équipements techniques importants, on peut exploiter la beauté naturelle de Tadoussac», explique Julien Pinardon, le directeur général du festival.
Photo: Caroline Perron «À défaut de grandes salles avec des équipements techniques importants, on peut exploiter la beauté naturelle de Tadoussac», explique Julien Pinardon, le directeur général du festival.

Qu’ils en soient à leurs débuts ou qu’ils soient devenus au fil du temps des valeurs sûres du paysage éphémère de l’été québécois, les festivals musicaux campés loin des grands centres cherchent tous la formule pour obtenir la faveur d’un public qui, bien que fidèle au rendez-vous, est aujourd’hui convoité par un nombre plus grand que jamais de happenings estivaux.

Or, à ce jeu de l’alchimie musicale et événementielle, il n’existe pas de recette magique, selon les organisateurs du Festival de la chanson de Tadoussac, du Festival de musique émergente (FME) de Rouyn-Noranda et du Festif de Baie-Saint-Paul que Le Devoir a sondés afin d’en dégager au moins quelques ingrédients clés.

« Il faut d’abord être conscient du fait que grossir pour grossir, ça ne sert à rien. La façon de se démarquer, c’est en innovant et en restant authentique. Que tu sois à Baie-Saint-Paul, à Tadoussac ou à Petite-Vallée, même si tu mets plus de feux d’artifice, les villes de Montréal ou de Québec vont toujours avoir plus d’argent pour en ajouter encore plus. C’est pas comme ça qu’on se démarque. Il faut plutôt préserver son ADN », résume Sandy Boutin, président et cofondateur du FME

Photo: Dominic Mc Graw

En Abitibi, c’est « la proximité entre le public et les artistes » qui est la signature du rendez-vous musical qui signe la fin de l’été, souligne M. Boutin. Même « ADN » intimiste à Tadoussac et à Baie-Saint-Paul, où la quasi-totalité des prestations offertes aux festivaliers se décline aussi dans de petites salles ou sous des chapiteaux.

Sur la Côte-Nord, au « plus grand des petits festivals », la salle la plus « imposante » est l’église du village, avec moins de 500 places assises. Un Daniel Bélanger, par exemple, y offre donc une communion musicale hors du commun avec laquelle aucune place des Festivals ne peut rivaliser. Et on garde cette même impression de moment privilégié avec Tire le coyote en 2018, Louis-Jean Cormier solo l’année précédente, ou encore le spectacle Douze hommes rapaillés il y a de cela quelques années.

Décor naturel

« À défaut de grandes salles avec des équipements techniques importants, on peut exploiter la beauté naturelle de Tadoussac », ajoute Julien Pinardon, le directeur général du festival, qui en sera cette année à sa 36e édition. Beauté naturelle, en effet, que cette toile de fond offerte par l’embouchure du fjord du Saguenay, lors des tours de chant présentés le long du sentier de la pointe de L’Islet. Même paysage invitant à l’anse à la Barque, plus en amont sur le Saguenay, ou encore aux dunes de Tadoussac. Cette année, précise M. Pinardon, on tentera aussi l’aventure d’un spectacle sur la plage, au creux d’« une des plus belles baies du monde ».

Photo: Michel Pinault

À Baie-Saint-Paul, où le Festif souffle cette année ses 10 bougies, le directeur général Clément Turgeon se fait un point d’honneur de multiplier les « spectacles-surprises » — une formule lancée au Québec par le FME — déclinés chaque année dans des lieux différents et inusités de la petite municipalité de Charlevoix. « On veut que les gens qui viennent se disent qu’ils ont encore une fois été surpris », dit-il, alors que l’organisation s’apprête à lancer la programmation de l’édition 2019, qui se tiendra à la fin juillet.

Dans ce contexte, comment construit-on une grille horaire de spectacles de quatre jours ? « À la base, je fonctionne un peu à l’instinct. Et les artistes nous font confiance », laisse tomber Clément Turgeon, qui fait partie de l’aventure du Festif depuis ses débuts.

Au final, on peut donc se retrouver avec des artistes accomplis qui offrent des prestations-surprises mémorables. Seulement l’an dernier, on comptait une dizaine de ces spectacles, dont Paul Piché « en formule chansonnier » dans un parc de la ville, ou encore Patrick Watson seul au piano au bout d’un quai archibondé de curieux prévenus pourtant moins d’une heure avant le spectacle via l’application mobile du Festif.

Concurrence

Faisant pratiquement office de doyen dans le paysage des festivals musicaux en région, celui de Tadoussac doit par ailleurs composer aujourd’hui avec la concurrence du festival La Noce, au Saguenay, qui se tient tout de suite après, mais aussi celle du Festif, devenu un incontournable de la saison estivale.

Julien Pinardon dit toutefois avoir confiance de pouvoir maintenir l’achalandage, qu’il estime bon an mal an à environ 25 000 personnes. « Le fait qu’il y ait plusieurs festivals témoigne de la volonté du public de se retrouver dans ce genre d’événements durant la période estivale. Mais il faut trouver son identité et sa marque, dans le contexte des événements qui émergent. Et chacun a son créneau, une proposition différente. Pour nous, c’est la chanson à texte. »

Cette multiplication de rendez-vous « est une bonne nouvelle pour les artistes, qui peuvent rejoindre plus de gens », ajoute Clément Turgeon. « Les différents joueurs ont du respect les uns pour les autres et personne n’essaie de se mettre des bâtons dans les roues. Il y a de la place pour tout le monde. Mais si un événement meurt, c’est souvent en raison des difficultés à se renouveler, ou encore des problèmes avec des commanditaires. »

Pour Sandy Boutin, du FME, le problème des événements comme le festival de Rouyn vient d’abord du manque de soutien financier public. « Le succès des festivals prouve leur pertinence, mais l’enveloppe budgétaire ne suit pas. Et nous sommes tributaires de la volonté, ou non, d’une société de développer ses régions et de faire de la place à la culture et à la musique. Ça dépasse notre contrôle. À la limite, on pourrait se retrouver demain matin avec des gouvernements qui disent que la culture, ce n’est pas important. Et il y aurait des répercussions immédiates. »

« C’est une économie assez fragile, qui est tributaire de plusieurs éléments qui nous échappent, comme la météo ou encore les subventions », souligne lui aussi Julien Pinardon. Au Festif, où l’engouement est chaque année plus grand, Clément Turgeon demeure lui aussi prudent quant à la suite des choses. « On ne tient jamais rien pour acquis, dit-il. Mais j’ai la ferme conviction qu’on joue un rôle important chacun dans nos régions et que tout ne peut pas se passer à Montréal et à Québec », conclut Sandy Boutin.