Jean-François Rivest, grand allumeur

Le chef Jean-François Rivest utilise l’analogie du professeur d’escalade pour commenter le défi qu’il propose à ses étudiants samedi prochain.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le chef Jean-François Rivest utilise l’analogie du professeur d’escalade pour commenter le défi qu’il propose à ses étudiants samedi prochain.

C’est sous la direction de son chef Jean-François Rivest que l’Orchestre de l’Université de Montréal fêtera ses 25 ans à la salle Claude-Champagne, le samedi 13 avril, dans la 3e Symphonie de Mahler avec la participation de Marie-Nicole Lemieux. Un rendez-vous majeur pour une aventure lancée presque par hasard. « On va grimper une grosse montagne, ils vont en baver et s’en souvenir toute leur vie. Dans vingt ans, ils diront : “Tu te rappelles quand on a grimpé telle affaire ?” »

Jean-François Rivest utilise l’analogie du professeur d’escalade pour commenter le défi qu’il propose à ses étudiants samedi prochain à la salle Claude-Champagne. « Tous ces jeunes ont fait de l’escalade. Si je leur disais : “On va grimper notre mont Royal”, ils me riraient au nez. C’est sûr que je n’irais pas les emmener faire le K2. Mais escalader un grand sommet, se frotter à des œuvres parfois assez géantes, c’est donner à chacun un sentiment d’accomplissement incomparable. »

Le dépassement

Les habitués de la salle Claude-Champagne, qui vont entendre des concerts de l’Orchestre de l’Université de Montréal dirigés par Jean-François Rivest, savent que le chef n’hésite pas à pousser les jeunes musiciens dans leurs derniers retranchements. Les compromis ne sont pas trop sa tasse de thé.

Jean-François Rivest concède que c’est bien observé, mais souligne qu’il « y a des limites ». « En pratique, il y a des œuvres que je ne ferais pas, comme la Symphonie alpestre de Strauss, car de jeunes cuivres ne peuvent pas soutenir cela. Une fois ou deux, j’ai dépassé cette ligne. Lorsque j’ai fait le Ring sans paroles, cette adaptation orchestrale en une heure des meilleurs moments du Ring de Wagner, les professeurs de cordes avaient trouvé que j’avais poussé le bouchon un peu loin, car les étudiants avaient tous mal au bras. Mais en général, comme avec Così fan tutte, les symphonies de Chostakovitch ou Mahler, je sais qu’avec notre idéalisme et la foi que j’ai en eux, nous finissons par arriver à des résultats surprenants. »

Plus que d’expérience pédagogique, Jean-François Rivest parle d’une « expérience permettant de grandir dans la musique ». « À ces âges-là, chacun peut se définir comme une personne qui n’a pas froid aux yeux et qui va embarquer dans une grande aventure. Je dirige des orchestres professionnels et des orchestres d’étudiants. Ces derniers ont évidemment des choses en moins, mais aussi des choses en plus, notamment l’enthousiasme et la générosité. Alors je leur dis : “Ne perdez pas cette passion-là !” Je me sens comme le grand allumeur : je veux leur prouver que cette passion, on peut la garder toute sa vie, jour et nuit. »

Les défis précis de la 3e Symphonie de Mahler seront l’endurance (la symphonie dure 90 minutes) et l’attention. « La musique la plus soutenue et la plus fatigante est à la fin, sans compter le choral des cuivres pianissimo, à la fin aussi. Mais au-delà du grand bruit que font certains mouvements, la musique la plus difficile est la plus subtile, la plus viennoise, comme dans le 2e mouvement. Il s’agit aussi de coller tous les bouts pour faire une grande arche. »

Jean-François Rivest, qui, pour l’occasion et afin de tout repenser, s’est acheté une nouvelle partition qu’il a « annotée pendant des semaines », est « fier de la concentration » des jeunes musiciens, de la « génération Facebook et téléphone portable ». Car l’attention doit être permanente : « Il faut aussi leur apprendre à écouter attentivement », dit celui qui déclare avoir « confiance que cela va avoir bien de l’allure ».

Une présence émouvante

Dans les rangs de l’Orchestre de l’Université de Montréal (OUM), samedi prochain, seul un pupitre ne sera pas mené par des étudiants. Les timbales seront tenues de mains de maîtres par Julien Grégoire, professeur du département, et Robert Leroux, une figure emblématique de la discipline, ancien doyen de la faculté, qui engagea Jean-François Rivest. « Ce sera la seule exception, car, ailleurs, toutes les parties prédominantes seront jouées par des élèves. Mais c’est un clin d’œil formidable », se réjouit Jean-François Rivest.

Le clin d’œil fait référence à la création de l’OUM. « Le piano était très fort à la faculté à l’époque. Il n’y avait pas grand-chose en cordes. Robert Leroux était venu me chercher et j’ai amené plusieurs élèves. Alors j’ai dit : “Puisque nous avons un département de cordes, cela prendrait un orchestre.” Et Robert m’a répondu : “Fais-en un !” Moi, je n’étais pas chef d’orchestre. Je dirigeais comme une corneille. Alors j’ai pris mon courage à deux mains, j’ai abordé le métier à la base. J’ai eu la chance que l’Orchestre de Laval veuille de moi tout de suite après. J’ai pu diriger tout le répertoire avec eux et j’ai tout appris par moi-même. »

De ce simple échange de vues entre Robert Leroux et Jean-François Rivest a démarré une aventure qui a inculqué un métier « à près de mille étudiants ».

L’orchestre de 110 musiciens qui jouera la 3e Symphonie de Gustav Mahler, samedi 13 avril, comprendra 70 étudiants, 30 anciens étudiants et une dizaine de professeurs. Les enfants du chœur intervenant dans le 5e mouvement sont issus de l’École des jeunes de l’Université. « Je l’ai fondée il y a 25 ans en même temps que l’orchestre. Elle est sous la responsabilité de ma femme, Edith Pedneault, et de Sophie Lapierre, la directrice. On a commencé avec 15 enfants et nous sommes rendus à entre 300 et 400. Il y a plusieurs niveaux de chœurs d’enfants qui vont nous fournir 40 choristes. » Le chœur de femmes sera notamment issu des rangs du chœur Métropolitain.

La problématique des orchestres universitaires est la stabilité des effectifs. De ce point de vue, « chaque année c’est la surprise. C’est la grande arche de l’ensemble de la pédagogie dans notre pays et dans notre province qui a subi des changements majeurs. On ne peut ici faire le tour de cette situation désolante de ces orchestres ou harmonies dans les écoles secondaires qui disparaissent, mais le fait est que le recrutement québécois est pas mal plus difficile ».

« Par contre, nous avons un recrutement international en hausse à la maîtrise et au doctorat. Ça, c’est aussi un signe des temps. À mon époque, quand on était doué, on ne faisait pas un doctorat : on jouait ! Mais je ne veux pas être péjoratif à ce sujet — peut-être les musiciens veulent-ils aller plus loin dans leur démarche ou commencer plus tard. »

Alors que les étudiants de baccalauréat sont obligés de jouer dans l’orchestre, les niveaux supérieurs n’y étaient pas contraints, jadis. Désormais, ils sont amenés à se joindre au groupe dans la dernière ligne droite. À l’origine de ce changement, Jean-François Rivest s’en réjouit : « Lorsqu’on a des bourses, l’obligation de nous aider et de faire partie de l’aventure vient avec. L’orchestre est un symbole. » Concert hautement symbolique, donc, dans une œuvre célébrant l’explosion de la nature et de la vie.

En concert cette semaine

Musica Camerata. Pour qui souhaite sortir des sentiers battus, Musica Camerata arpente inlassablement depuis 49 ans les chemins de traverse de la musique. Nouvelle preuve samedi avec les quintettes pour piano de Dussek (1760-1812) et Onslow (1784-1854), juxtaposition d’autant plus intéressante qu’Onslow, le « Beethoven français » (fils d’un aristocrate anglais installé en Auvergne) fut l’élève du premier, un éminent pianiste de son temps. Samedi 6 avril, à 18 h, à la Chapelle historique du Bon-Pasteur.

Jordan de Souza. Retour attendu de ce chef surdoué formé à Montréal et en poste à la Komische Oper de Berlin. L’Orchestre Métropolitain, que de Souza avait dirigé dans Don Giovanni à l’Opéra l’accueille dans un programme Schumann. Maximilian Hornung sera le soliste et le programme est enrichi par des pièces de Delius et de Sibelius. Vendredi 12 avril à 19 h 30 à la Maison symphonique de Montréal. Également le 11 à Pierrefond-Roxboro et le 13 à Mercier–Hochelaga-Maisonneuve.

La 3e Symphonie de Mahler

Avec Marie-Nicole Lemieux, chœur de voix de femmes, chœurs de l’École des jeunes, l’Orchestre de l’Université de Montréal, Jean-François Rivest, à la salle Claude-Champagne, le samedi 13 avril à 19 h 30.