L’appétit d’Eddy de Pretto

Biberonné à Brel et Barbara, baigné de Booba et Sinik, Eddy a intégré «le dialecte, la culture, le rythme, la diction, les thèmes abordés» de manière pas forcément volontaire, mais ils sont devenus partie de lui.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Biberonné à Brel et Barbara, baigné de Booba et Sinik, Eddy a intégré «le dialecte, la culture, le rythme, la diction, les thèmes abordés» de manière pas forcément volontaire, mais ils sont devenus partie de lui.

Le début de l’aventure pour Eddy de Pretto, rencontré au bar de son hôtel lundi dernier, c’est comme si c’était hier. Révélation aux Trans Musicales de Rennes à l’hiver 2016. Un premier microalbum intitulé Kid qui a fait grand bruit, à l’automne 2017. Après, ça s’est emballé : « Tu n’imagines pas un truc comme ça. Au début, tu rêves de quelque chose de grand, forcément. Tu rêves d’être surpris, d’être rempli, que ce soit bienveillant, que les salles soient full. Et puis quand ça arrive, tu te dis que ce n’est pas assez. Tu en veux plus. »

La révélation française entame vendredi à Sherbrooke une tournée québécoise de trois concerts. Dans son horaire estival, il a réservé une vingtaine de dates pour les festivals cet été, avant de s’atteler à la tâche du second album. « J’ai des textes d’écrits, déjà, mais je n’ai pas encore le concept global de l’album », dit prudemment le musicien. « Je sais que je veux me raconter, encore et encore. »

À fleur de peau, mais le couteau entre les dents, c’est son style. L’intimité de la chanson à texte livrée avec la bravade du rap. « C’est sur la chanson Quartier des lunes, j’entrais dans la peau d’un personnage. J’ai aussi envie d’aller de ce côté-là : m’extirper, parler beaucoup plus de moi, mais en adoptant des personnages. »

« Je me laisse à l’écriture, voir ce qui m’allume. Je t’avoue que c’est encore assez flou », poursuit-il. Faut dire qu’il est un peu sur un nuage, Eddy. « On a fait 10 fois le Zénith ! » On, c’est son batteur Johny K, le iPhone qu’il branche sur scène et qui remplace le reste de l’orchestre et lui. « Rien que d’en parler, tu vois, ouf, j’ai de petites émotions… » Dix Zénith, dont celui de Paris le 22 mars dernier, une première dans sa carrière. Dix fois 10000 spectateurs, auxquels il faudra ajouter les 10 fois 1500 fans qui le verront sur la scène de l’Élysée Montmartre du 14 au 25 mai. Tout ça un an et un mois seulement après avoir lancé son premier album, Cure, réédité depuis avec 4 chansons inédites.

Plus se rapproche la fin de sa tournée, plus se rapproche la sortie de ce second disque. « Comment faire un deuxième album dénué de cette pression, de cette motivation ? Enfin, cette motivation peut être entraînante, elle peut te pousser à aller plus loin, mais tu te dis aussi : “Putain, faut pas se rater non plus, quoi !” Une double pression, qu’il faut tenter de maîtriser. Mais bien sûr, j’ai envie d’aller encore plus haut, plus loin. J’ai envie de faire des Zénith, Bercy, des trucs énormes — la prochaine fois, si je viens, c’est pour le Centre Bell ! »

La prochaine fois, si je viens, c’est pour le Centre Bell !

On y croit. D’ailleurs, Stromae l’a réussi, en prenant le chemin musical inverse à celui d’Eddy : du rap, le Belge s’est rapproché de la chanson, servie sur un lit de rythmiques dance. Eddy a quant à lui emporté son bagage de Brel, une Brassens et Barbara qu’écoutait sa mère pour le transposer dans l’esthétique rap : « Le rap, j’ai baigné dedans de manière assez naturelle, dans le sens ou j’ai grandi dans une banlieue où cette musique était présente. On traînait dans un foyer — un centre pour que les jeunes ne dérapent pas dans les banlieues. Une espèce de local avec un animateur où il y avait pas mal de trucs à faire. Je me rappelle, il y avait une petite chaîne hi-fi, et ça passait en boucle, de Sinik au 113 à Booba et Rohff. Forcément, le dialecte, la culture, le rythme, la diction, les thèmes abordés, ça rentre de manière pas forcément volontaire, mais ça devient partie de toi. »

La soul, la chaleur et la voix

Et ça l’accompagne toujours. Qu’est-ce qui te branche musicalement, là, Eddy ? « Attends que je te dise… » Il sort de la poche de sa veste de coton son iPhone de scène et se met à me lire les noms des artistes conservés dans sa liste des favoris : « Il y a Laylow, un petit rappeur français. J’adore les albums [du collectif hip-hop californien] Odd Future, Tyler the Creator, Frank Ocean », dont il reprend maintenant la chanson Thinkin’ About You, en français. Il y a aussi James Blake, « une grosse influence. Tous ces gars-là, Blake, Bon Iver, Nils Frahm, qui travaillent l’électronique de manière très organique, j’adore, ça me touche beaucoup. J’ai aussi beaucoup écouté [le rappeur floridien décédé l’été dernier] XXXTentacion, capable d’offrir un vaste éventail d’émotions dans son oeuvre. Il y a une tension chez lui, et en même temps une douceur incroyable dans ses mélodies. »

Autant de références qui nourriront son inspiration en vue du prochain album, présume-t-on. « Absolument. Ce sera totalement la forme du prochain disque. Je recherche quelque chose à la limite de la musique soul. Un son beaucoup plus organique et chaleureux. Un peu comme sur l’album The Life of Pablo de Kanye [West, 2016], quelque chose de limite gospel, de chaleureux, de lancé, de projeté. Avec des voix, beaucoup plus de voix. »

Après Sherbrooke vendredi soir, de Pretto sera au MTelus montréalais samedi, puis à l’Impérial Bell de Québec dimanche. Il interprétera notamment À quoi bon, une chanson inédite de son prochain album, attendu au début de l’année 2020.

 
 

Une version précédente de cet article, qui indiquait erronément qu'Eddy de Pretto devait aussi monter sur scène à Brossard, Saguenay et Trois-Rivières, a été corrigée.