«Ari» en cinq actes au Centre Bell

Autant dire qu’on s’attendait à s’en faire mettre plein la vue hier soir par Ariana Grande au Centre Bell, et c’est ce à quoi les fans ont eu droit, selon notre critique Philippe Renaud.
Photo: Chris Pizzello/Invision/AP Autant dire qu’on s’attendait à s’en faire mettre plein la vue hier soir par Ariana Grande au Centre Bell, et c’est ce à quoi les fans ont eu droit, selon notre critique Philippe Renaud.

« Ari ! Ari ! Ari ! », scandaient les fans, nombre d’entre elles n’ayant pas encore atteint l’âge pour se coucher si tard un lundi soir. Ariana Grande, la star de l’heure sur la planète pop, se laisse désirer. Elles n’ont rien perdu pour attendre : quand les lumières se sont tamisées vers 21 h 20, la voix fine de l’Américaine a retenti dans ce Centre Bell rempli jusqu’au plafond. Ça a duré quatre-vingt-dix minutes sans fausses notes et dans un décor enchanteur.

À 25 ans seulement, Ariana Grande est déjà une performeuse aguerrie, et ça se sent dans chacun de ses périlleux mouvements, la musicienne et actrice devant chanter et danser dans des bottes à semelles plateformes d’au moins cinq pouces de haut, ce qui justifie qu’elle passe au moins le tiers du concert assise où étendue de tout son long sur la scène — sans jamais manquer un temps ni une note, faut-il insister.

Elle n’avait que quatorze ans lorsqu’elle a débuté sur Broadway. Seize lorsqu’elle tint la vedette d’une populaire télésérie sur la chaîne jeunesse Nickelodeon. Dix-neuf au moment de lancer son premier album, Yours Truly. Comme Justin Timberlake ou Britney Spears avant elle, Grande a appris son métier sur les planches et dans les studios, enchaînant les rôles et les albums. Son plus récent, thank u, next, paraissait en février dernier, six mois seulement après celui intitulé Sweetener.

Autant dire qu’on s’attendait à s’en faire mettre plein la vue hier soir au Centre Bell, et c’est ce à quoi les fans ont eu droit : un spectacle déjà rodé au quart de tour (la tournée a débuté le 18 mars dernier), sans temps mort et bénéficiant d’une superbe scénographie – une scène principale d’où s’étire une passerelle ovale, un système d’éclairage s’appuyant uniquement sur d’élégantes projections (aucun écran LED, pas de lasers), notamment sur le gigantesque écran de fond de scène, recourbé aux extrémités latérales et au plancher. En introduction de la chanson R.E.M. (tirée de Sweetener) est projetée l’image d’une chute d’eau tombant du haut de l’écran en rigole jusque sur la passerelle ; l’effet était réussi.

Le concert était divisé en cinq actes, histoire de donner l’occasion à la chanteuse de s’esquiver en coulisse et de changer de costume (et de couleur de bottes à semelles plateformes). En ouverture, la chanteuse a émergé du plancher de la scène avec sa dizaine de danseurs pour enfiler les chansons aux rythmiques les plus rap/trap de son répertoire : Raindrops (An Angel Cried), God is a Woman applaudie à tout rompre, Bad Idea et son tempo plus soutenu, puis la complainte R&B Break up With Your Girlfriend, I’m Bored.

Grande apparaît toujours souriante, mais hyper-concentrée. Chaque geste est calculé, mais elle le pose avec un naturel bluffant. Ses quatre accompagnateurs (basse, batterie, guitare, claviers) appuient des séquences préenregistrées et, ayant évacué les choristes du concert, Grande chante sur des enregistrements de sa propre voix. Laquelle a certes peu de coffre, mais un très joli timbre et un trémolo ample. C’est en plein coeur du concert, durant le troisième acte, qu’elle en fera la plus probante démonstration, convaincante et émotive durant Love Me Harder, Breathin et Needy.

Celle que l’on surnomme aussi « la reine d’Instagram » (150 millions d’abonnés !) et dont chaque fait et geste est scruté à la loupe, davantage encore depuis l’attentat de Manchester en mai 2017, survenu juste après un de ses concerts, garde l’attention de ses fans grâce à l’étendue de ses influences musicales : son style vocal est hérité du R&B contemporain, mais les orchestrations l’amènent tantôt dans la variété dance grand public, tantôt dans la pop à saveur années 1980 (le genre de truc qu’aurait chanté Madonna au début de sa carrière).

Elle tâte aussi du rap frais et du reggae, comme sur l’excellente Bloodline, l’un des moments les plus festifs de la soirée qu’elle a enchaîné avec son récent succès 7 Rings, lequel incorpore une partie du classique My Favorite Things de la comédie musicale The Sound of Music. Incidemment, Grande venait le jour même de son concert montréalais de lancer une chanson inédite intitulée Monopoly, qu’elle nous a gracieusement offerte, en duo avec son amie et co-compositrice Victoria Monét. Autant d’arguments qui garantissent l’impérissable souvenir que garderont ses admiratrices de la soirée d’hier.