«You’re the Man», l’album perdu de Marvin Gaye

Rien d’essentiel sur cet album, sinon la joie de redécouvrir la voix et le flegme de Marvin Gaye.
Photo: Nancy Kaye Associated Press Rien d’essentiel sur cet album, sinon la joie de redécouvrir la voix et le flegme de Marvin Gaye.

Il y a trente-cinq ans et un jour, le 1er avril 1984, Marvin Gaye était abattu par son propre père, à son domicile de Los Angeles, la veille de son anniversaire. L’icône afro-américaine aurait 80 ans, aujourd’hui même. C’est pour célébrer sa mémoire et son oeuvre que Tamla/Motown et Universal éditent pour la première fois You’re the Man, l’album inachevé de l’étoile des studios Motown qui devait originalement succéder à son chef-d’oeuvre de 1971, What’s Going On, cet album-pivot qui a donné une conscience à la musique soul en l’aiguillant sur la voie de l’engagement social et politique.

Photo: Motown Records

La raison qui a poussé Gaye à abandonner le chantier de You’re the Man n’a jamais été claire. Parlons plutôt d’une accumulation de circonstances défavorables, à commencer par ses prises de tête légendaires avec le fondateur et patron de Motown, Berry Gordy. Celui-ci n’avait d’ailleurs pas cru au succès de What’s Going On, reprochant à son auteur ses thèmes sérieux (la guerre au Vietnam, la protection de l’écologie) et l’absence de singles forts, de la trempe de ceux que Gaye avait enregistrés, en solo ou en duo avec Tammi Terrell, dans ses studios de Detroit depuis 1961 et qui en avait fait l’une des plus grandes stars de la pop américaine.

Un cran en dessous

Quoi qu’il en soit, Gordy a eu cette fois raison en exprimant des doutes sur le matériel de You’re the Man, collection de chansons nettement moins abouties que celles de What’s Going On (1971), mais qui captiveront à coup sûr les fans et les collectionneurs. Hormis les quelques singles parus à l’époque, pratiquement toutes les chansons de cet album perdu étaient subséquemment apparues sur différentes compilations et rééditions au fil des ans. Il s’agit toutefois de la première édition sur vinyle de ce matériel, et de la première fois que nous pouvons l’écouter dans son ensemble.

Ainsi, le premier extrait de l’album, You’re the Man (Pts. 1 II), avait été tièdement accueilli par le public au moment de sa parution, à l’été 1972, en pleine campagne électorale présidentielle américaine qui allait reporter Richard Nixon au pouvoir : sur un groove rappelant vaguement celui d’Inner City Blues (Make Me Wanna Holler) et érigé par l’orchestre R&B/funk Bohannon (avant sa conversion disco), le falsetto de Gaye pousse un texte vindicatif qui interpellait directement les politiciens engagés dans la campagne.

De toute évidence, l’intention de cet album était de pousser le bouchon soul engagé encore plus loin, avec des textes dans la même veine que What’s Going On. De toute évidence aussi, le matériel n’était pas à la hauteur du chef-d’oeuvre : la coulante The World is Rated X, avec ses riches orchestrations de cordes, est en soi une vraie bonne chanson soul qui souffre cependant des comparaisons avec ce que Gaye avait lancé l’année précédente. Jolie mais redondante, Where Are We Going reprend en tous points le thème de la chanson What’s Going On, avec ce même type de rythmique allègre ponctuée par les congas et menée par un motif de piano que l’on ne chassera plus de notre mémoire.

Il manque toutefois une véritable ligne directrice à l’album, qui s’écoute davantage comme un assemblage de chansons de qualité inégale ; trois ballades étaient d’ailleurs restées à l’état de maquettes, rafistolées par le réalisateur/producteur Salaam Remi (Nas, Miguel, Amy Winehouse). Sous son mix de Symphony se cache une perle de ballade soul, un peu gâchée par sa batterie presque robotique ; les deux autres, My Last Chance et I’d Give My Life For You, ne passeront pas à l’histoire mais rappellent combien Marvin Gaye possédait une voix magnétique et d’une sublime sensualité. On réécoutera cependant à répétition Piece of Clay, puissante ballade gospel assortie d’un solo de guitare électrique déchaînée.

Rien d’essentiel sur cet album, sinon la joie de redécouvrir la voix et le flegme de Marvin Gaye. Aussi plaisant soit-il 47 ans plus tard, You’re the Man aurait malgré tout constitué une décevante suite à What’s Going On. En abandonnant le projet, Marvin Gaye a alors tourné ses idées et son énergie vers la musique originale du film Trouble Man, fameuse comme on le sait, mais moins encore que le Let’s Get it On de 1973, qui allait véritablement confirmer l’importance de ce musicien visionnaire. You’re the Man est offert en édition double-vinyle, agrémentée d’un livret signé par le biographe de Gaye, David Ritz, et augmentée de quelques autres chansons enregistrées entre Detroit et Los Angeles, où Gaye et les studios Motown allaient élire domicile durant cette même période.
 

You’re the Man

★★★

Marvin Gaye, Tamla Motown, Universal