Les vérités de Michael Gielen

Michael Gielen secoue musicalement l’Orchestre symphonique de Cincinnati entre 1980 et 1986. Mais c’est à partir de 1986 qu’il accomplira «son œuvre» en prenant la tête de l’Orchestre du Südwestfunk de Baden-Baden.
Photo: Wolfram Lamparter Michael Gielen secoue musicalement l’Orchestre symphonique de Cincinnati entre 1980 et 1986. Mais c’est à partir de 1986 qu’il accomplira «son œuvre» en prenant la tête de l’Orchestre du Südwestfunk de Baden-Baden.

Le 8 mars dernier disparaissait à l’âge de 91 ans le chef austro-allemand Michael Gielen. Moins médiatique que Pierre Boulez, Gielen fut un poil à gratter du milieu musical. Compositeur peu connu, chef « invendable », Gielen n’a jamais plu aux promoteurs et aux gens de marketing. Il n’a jamais cherché à plaire, mais il a convaincu.

« Je suis venu pour vous faire chier ! » La réplique culte infiniment répétée par Michel Bouquet à Philippe Noiret dans le film Les côtelettes de Bertrand Blier aurait très bien pu convenir à Michael Gielen si le personnage, pourtant provocateur, n’avait la retenue d’un Autrichien cultivé.

Gielen n’est pourtant pas le genre à avoir la langue dans sa poche. Pour ceux qui croient encore que les critiques sont tranchants, sachez que rien ne vaut un musicien se « lâchant » sur un autre. En général, c’est en coulisses, et en aparté. Mais Michael Gielen n’était pas du genre à se cacher. Un entretien radiophonique avec Herbert Haffner pour la radio SWR à l’occasion de ses 90 ans contient quelques-unes de ses vérités : « La renaissance de Mahler, qui repose largement sur les épaules de Leonard Bernstein, relève d’un malentendu. Que Mahler ait introduit trivialité et parodie dans ses symphonies pour brosser un portrait de son époque est certes une caractéristique de sa musique. Mais si cette trivialité devient le caractère dominant de l’interprétation, que le kitsch en est l’élément caractéristique et que, en plus, les auditeurs tombent dans le panneau, c’est une méprise bien triste qui prend beaucoup de temps à être rectifiée. » Il a dit pire sur Wagner dirigé par Solti.

Déranger les habitudes

C’est à la fin des années 1980, en réalisant une discographie comparée de la Symphonie héroïque de Beethoven, que j’ai découvert un chef hors normes appelé Michael Gielen. Il avait enregistré à Cincinnati pour Vox une interprétation abrasive, vive et tendue, d’une radicalité que seul Hermann Scherchen (1891-1966) avait osée avant lui.

Beethoven résume bien l’engagement et l’éthique musicale de Gielen et les raisons pour lesquelles il fut longtemps ostracisé. Dans le même entretien, il déclarait en effet : « Lorsqu’on a demandé à Boulez pourquoi il voulait diriger, Boulez a répondu : “Je veux dominer.” Il ne faut pas prendre cette réponse négativement. Cela veut dire faire passer sa vision musicale des oeuvres que l’on dirige. Aujourd’hui, on n’a plus à imposer par le pouvoir ; il faut plutôt convaincre. Il nous faut donc convaincre que notre vision de Beethoven ou de Mahler, même si nous pensons qu’elle est LA bonne, n’est pas fausse. »

« Lorsque j’ai commencé, surtout à Vienne où je vivais, tout le monde pensait que la seule manière d’envisager la musique était celle de Furtwängler. Le Philharmonique aurait massacré quelqu’un qui aurait demandé l’inverse. Or moi, j’étais persuadé que sur la majorité des points, la vérité était l’exact contraire de ce que le maître faisait : notamment sur le plan du tempo, trop lent, et de la texture sonore, qui manquait de transparence. Le Beethoven vu par le prisme de Wagner était impressionnant parce que Furtwängler avait un charisme fou, mais venant de la sphère de Schoenberg, je trouvais cela affreusement erroné. Se mettre en porte-à-faux par rapport au consensus est difficile. C’est pour cela que les choses ont mis du temps en ce qui me concerne. On m’a étiqueté comme arrogant, car j’étais sûr de mon fait. »

À Vienne à la fin des années 1950, quand il revint d’Argentine, où ses parents s’étaient mis à l’abri pendant la guerre, Gielen fut donc cantonné à un rôle mineur. On le remarqua dans un disque où il accompagnait le jeune Alfred Brendel dans les concertos de Liszt en 1957.

Francfort et Baden-Baden

Au début des années 1960, l’arrogant compose dans la veine sérielle, post-schoenbergienne. Il voit sa carrière décoller en devenant directeur musical de l’Opéra de Francfort en 1977. Gielen s’était fait un nom dans l’opéra en dirigeant en 1965 à Cologne la première, jugée « indirigeable », des Soldats de Bernd Alois Zimmermann. À Francfort, il lance, avec Ruth Berghaus, la vague des relectures scéniques, le Regietheater. Son credo : « Il doit y avoir confrontation entre l’oeuvre et ce qu’on voit, actualisé, sur scène. Dans les chefs-d’oeuvre, cette confrontation existe déjà entre la musique et le livret, par exemple dans Così fan tutte, où la musique dépasse largement le texte. Dans Così, la scène doit intégrer la libération sexuelle après la pilule. La mise en scène historicisante est forcément condamnée à l’échec. »

Michael Gielen secoue musicalement l’Orchestre symphonique de Cincinnati entre 1980 et 1986. Mais c’est à partir de 1986 qu’il accomplira « son oeuvre » en prenant la tête de l’Orchestre du Südwestfunk de Baden-Baden. Peu connue à l’étranger, cette phalange est un bijou forgé après la guerre par des chefs de très grand métier, Hans Rosbaud et Ernest Bour, grands promoteurs de la musique du XXe siècle. Gielen présidera aux destinées de cet orchestre jusqu’en 1999, et, devenu une véritable icône, le dirigera régulièrement au-delà de cette date.

Lorsque j’ai commencé, surtout à Vienne où je vivais, tout le monde pensait que la seule manière d’envisager la musique était celle de Furtwängler. Le Philharmonique aurait massacré quelqu’un qui aurait demandé l’inverse. Or moi, j’étais persuadé que sur la majorité des points, la vérité était l’exact contraire de ce que le maître faisait.

Le SWR a pour avantage de préserver nombre d’enregistrements : concerts, mais aussi oeuvres enregistrées en studio pour une diffusion radiophonique. C’est à Baden-Baden que le chef au sommet de son art va mettre en oeuvre ses préceptes musicaux et léguer une discographie qui va permettre au monde de découvrir un musicien important.

Outre des enregistrements de référence de la musique de l’École de Vienne, Gielen a ainsi pu léguer des intégrales Beethoven, Mahler, Bruckner, Brahms, Schumann, qui représentent un héritage moderne, une combinaison entre l’intransigeance de Hermann Scherchen et René Leibowitz (mais avec plus de métier que ce dernier) et la clarté de George Szell. Ce legs est petit à petit rassemblé en coffrets par l’étiquette SWR (le coffret prioritaire, parmi les sept parus jusqu’ici, est le volume Mahler. Il peut être avisé de jeter un coup d’oeil aux revendeurs européens, car les prix peuvent varier du simple au triple), ce à quoi s’ajoutent quelques bijoux rares, comme une 7e Symphonie de Mahler éditée par Testament, où Gielen dirige le Philharmonique de Berlin.

C’est dans une entrevue au magazine Répertoire en 2002 que le chef avait parfaitement conceptualisé son esthétique : « La transparence d’une partition de Schoenberg ne s’obtient pas avec les tripes. Cela fonctionne seulement avec la tête et pourtant il faut éviter de devenir trop cérébral, puisque le résultat s’adresse à l’être humain au complet. Cette conception vaut naturellement pour toute la musique. On ne peut affirmer : “Ceci est de la musique intellectuelle que l’on doit jouer de façon intellectuelle, alors que la vieille musique, elle, ne peut être faite qu’avec des sentiments.” C’est absurde et complètement dépassé. »

Dans bien des domaines, Michael Gielen nous amènera encore longtemps à nous questionner sur la musique et l’interprétation musicale.

En concert cette semaine

La Walkyrie. Samedi, les cinémas participants diffusent la première journée de la tétralogie de Wagner, La Walkyrie, en direct du Metropolitan Opera, dans la mise en scène de Robert Lepage. Christine Goerke sera Brünnhilde. Greer Grimsley, que l’on a vu chanter le rôle de Germont dans la Traviata de Yannick Nézet-Séguin, sera Wotan, alors que Stuart Skelton et Eva-Maria Westbroek incarneront Siegmund et Sieglinde. Philippe Jordan sera au pupitre. Samedi 30 mars à 12 h dans les Cinéplex et cinémas participants.

Roi David. L’École de musique Schulich de l’Université McGill programme un superbe événement choral cette semaine avec la présentation du Roi David d’Arthur Honegger sous la direction de Jean-Sébastien Vallée. Honegger fait partie de ces compositeurs du XXe siècle qui ont quasiment disparu des programmes lors du dernier quart de siècle. La précieuse soirée associera le Grand Choeur de McGill et le Choeur de chambre Schulich. Jean Marchand sera le narrateur. Mercredi 3 avril à 19 h 30 à la salle Pollack.