Stravinski et Bilodeau réunis avec bonheur

L’étagement des dynamiques et la netteté du jeu d’ensemble de Stravinski étaient intéressants à intégrer pour saisir le sel de la création de Bilodeau.
Photo: Yoan Boisjoli L’étagement des dynamiques et la netteté du jeu d’ensemble de Stravinski étaient intéressants à intégrer pour saisir le sel de la création de Bilodeau.

Encore un concert, cette fois chez I Musici, qui titrait sur l’inverse de son temps fort. Ce qu’il faut en retenir n’est pas l’association du jeune violoncelliste Joshua Roman et du compositeur John Tavener, mais celle d’Apollon musagète de Stravinski et de la nouvelle oeuvre de Julien Bilodeau, Scènes de la vie de famille.

C’est avec beaucoup d’instinct que Jean-Marie Zeitouni a inversé l’ordre des pièces de la première partie. En faisant jouer Stravinski avant Bilodeau, il a « étalonné » l’audition du public, qui savait, grâce à la juxtaposition de la très puissante Variation d’Apollon et la subtile douceur de l’amoureux pas de deux intitulé Apollon et Terpsichore (mouvements VII et VIII du ballet), quel était l’ambitus dynamique d’I Musici, renforcé à 34 cordes par l’ajout de musiciens venant notamment du Métropolitain.

Eh oui : 34 cordes à la salle Bourgie, cela fait un effet boeuf lorsque Jean-Marie Zeitouni empoigne Stravinski avec mordant et souci de l’articulation (coda, Apollon et les Muses). Le chef a joué la saturation des couleurs et la plénitude. Julie Triquet n’a pas eu son jour le plus rayonnant, mais elle se réservait pour la partie soliste du Bilodeau.

L’étagement des dynamiques et la netteté du jeu d’ensemble de Stravinski étaient intéressants à intégrer pour saisir le sel de la création de Bilodeau. Scènes de la vie de famille (l’orchestre est la famille) est un concerto pour violon et cordes sous forme de thèmes et de variations. Imaginez les musiciens comme autant d’oiseaux. Le violon, tenu par Julie Triquet, mère nourricière, incarne la ligne mélodique face aux pépiements sautillants (pizzicatos). Petit à petit, la famille s’agrège en harmonie, s’affirme avec de plus en plus de force. L’oeuvre prend alors presque l’allure d’un perpetuum mobile. Mais avant que tout tourne à vide, l’oiseau prend son envol : selon un modèle éprouvé par Prokofiev (1er Concerto) et Peteris Vasks (Distant Light), la fin retourne à l’intimisme et s’évapore dans le silence.

Quant à John Tavener, nous envions ceux qui parviennent à embarquer dans les prétentions mystiques du compositeur. Nous ne voyons que délayage (45 minutes !), pauvreté du matériau, manque d’ossature et, dans The Protecting Veil, inutilité foncière de la forme. Quelques méditations pour violoncelle seul sur ce sujet d’icônes byzantines représentant la Vierge auraient largement fait l’affaire et permis à 34 musiciens et à un chef de ne pas perdre leur temps à jouer les faire-valoir. L’excellent Roman, qui joue fort bien, n’est pas en cause.

Joshua Roman et Tavener: imagination et extase

Stravinski : Apollon musagète. Julien Bilodeau : Scènes de la vie de famille (création). John Tavener : The Protecting Veil. Joshua Roman (violoncelle), Julie Triquet (violon), I Musici, Jean-Marie Zeitouni. Salle Bourgie, dimanche 24 mars.