Ponteix lance «Bastion»: des airs de plaines

Mario Lepage fait du bien nommé «Bastion» une ode aux francophones du «Rest of Canada».
Photo: Jean-Philippe Sansfaçon Mario Lepage fait du bien nommé «Bastion» une ode aux francophones du «Rest of Canada».

Chanter en français, « pour moi, c’est un travail d’amour », laisse échapper Mario Lepage. Son anglicisme est si joli qu’on ne le lui reprochera pas ; l’auteur-compositeur-interprète fransaskois à la tête du projet Ponteix lancera vendredi prochain, en plein Mois de la francophonie, son tout premier album intitulé Bastion, « un récapitulatif de ma relation avec cette région, ce lieu francophone de la Saskatchewan », explique le musicien.

« Je ne suis pas le genre de musicien qui veut aller dans la grande ville pour faire partie de la scène, une ville comme Montréal, par exemple, la destination choisie par mes amis musiciens, souligne Lepage. Pour être honnête avec toi, je ne suis juste pas un gars de ville. J’aime pas ça, la ville. Je trouve ça stressant. »

La question nous titille quand même : qu’est-ce que ça donnerait, un disque de Ponteix inspiré du stress urbain ? Parce que ce Bastion fourmille déjà d’idées, avec ses orchestrations complexes et réfléchies, ses chansons qui prennent des détours inattendus et, pourtant, il est le produit de son environnement : les vastes et mornes plaines de l’Ouest. « Quand on pense à la musique de la Saskatchewan, on pense peut-être au son du banjo ou du violon ou des affaires de même, reconnaît Lepage. Mais pour moi, les plaines sont vraiment inspirantes. Ces grands espaces sont là où ma musique peut respirer et voyager. »

Et elle parcourt des kilomètres et des kilomètres sur ce Bastion coréalisé par Fred Levac, de Pandaléon, et embelli par les orchestrations de cordes signées Blaise Borboën-Léonard, collaborateur de Lydia Képinski. Un disque raffiné de chansons prog-rock rehaussées par les synthétiseurs et les séquences rythmiques, ingrédients nouveaux dans l’univers de Ponteix.

Pour moi, les plaines sont vraiment inspirantes. Ces grands espaces sont là où ma musique peut respirer et voyager.

 

Nouveaux, et judicieux : ils gardent à distance les comparaisons que l’on pouvait faire avec le son de Karkwa, qui abondaient lorsqu’on a découvert Lepage et ses collaborateurs dans l’arène des Francouvertes, en 2016. La référence amuse Mario, d’autant que son ami Louis-Jean Cormier lui a donné un coup de main : « Ma force, c’est la musique ; pour les textes, il y a des fois où je demande conseil pour les rendre plus clairs. À mon amie Anique Granger, qui a coécrit avec moi Les éclats. À Louis-Jean, que j’ai rencontré à Banff, en 2017. On est devenus amis, puis on a travaillé ensemble sur quelques chansons, Faux pas, Petite fleur, La fourche. Il a révisé tous mes textes. »

Pour cet album inaugural, « j’ai vraiment pris le temps de travailler les arrangements, d’explorer, de faire plusieurs ébauches des chansons, afin de pousser la musique le plus loin possible. Je prenais le temps qu’il fallait dans mon studio pour innover, développer quelque chose que je n’avais, personnellement, jamais entendu ailleurs. » Pas même dans l’oeuvre des frères écossais de Boards of Canada, une des inspirations à l’origine de son processus créatif : « Il y a chez eux l’évocation des grands espaces — ils n’habitaient pas la ville, ils habitaient dans le bois, ça s’entend », relève Mario Lepage, qui reconnaît aussi l’influence du travail de Grizzly Bear et Stereolab.

« En partant, je m’étais fixé des contraintes, des paramètres, comme des exercices. Utiliser des temps composés, par exemple. Il y a du 7/8 et 9/8 là-dedans, des tempos alternatifs, je trouvais intéressant de jouer avec ça. Quant au concept de l’album, je savais que je l’avais en moi et que j’avais simplement à le découvrir au fur et à mesure. »

À travers des bribes de conversations volées et reproduites sur le disque — les enfants qui répètent une leçon dans Ouverture, une chorale sur Prud’homme, la grand-maman qui demande à son petit fils d’apprendre une chanson en français en conclusion de la longue 3-4 qui clôt magnifiquement l’album —, Lepage fait du bien nommé Bastion une ode aux francophones du « Rest of Canada », ceux de son village de Saint-Denis, par exemple, où nous l’avons joint au téléphone.

« Saint-Denis, c’est une petite communauté francophone — un hameau — située vingt minutes à l’ouest de Saskatoon. C’est mon village natal, c’est là où j’habite maintenant depuis quatre ans. » C’est là aussi qu’il a construit son studio : « Au départ, je m’étais donné le défi de tout faire, écrire, enregistrer, mixer, l’album là, à Saint-Denis, à cause de ma connexion avec l’endroit. Or je ne réalisais pas encore que cet attachement serait aussi important dans l’esprit de l’album. Ma communauté, c’est mon bastion. Elle m’a élevé, c’est grâce à elle si je suis là, à faire de la musique. Ce disque, c’est une manière de leur redonner de ce qu’ils m’ont appris; c’est ça vivre, c’est un échange continuel. »

Ponteix, en formule trio, lancera son disque vendredi prochain et viendra le présenter sur la scène du Ministère le 12 avril lors d’un programme double avec l’auteure-compositrice-interprète franco-manitobaine Rayannah, qui a lancé, le 8 mars dernier, l’album Nos repères.