Le classique en quête de nouveaux publics

Une étude réalisée durant la saison 2016-2017 par la Philharmonie de Paris donne des pistes intéressantes pour renouveler ses publics.
Photo: Dominique Faget Agence France-Presse Une étude réalisée durant la saison 2016-2017 par la Philharmonie de Paris donne des pistes intéressantes pour renouveler ses publics.

Comment, avec une exposition médiatique en pleine décroissance et un enseignement lacunaire, la musique classique pourra-t-elle renouveler son public ? Une étude réalisée durant la saison 2016-2017 par la Philharmonie de Paris donne quelques pistes intéressantes. Le Devoir en a discuté, cette semaine, avec le directeur de l’institution, Laurent Bayle.

« Il faut constater avec regret que les responsables de la musique classique partagent des inquiétudes communes sur le vieillissement et la difficulté à élargir le public au-delà de cercles privilégiés (économique ou niveau des études). Et malgré ces inquiétudes, ce milieu a eu du mal à produire des études de peur que les résultats de celles-ci découragent les soutiens, publics ou privés », n’a pas crainte d’affirmer Laurent Bayle.

En recueillant 38 185 questionnaires sur l’ensemble d’une saison, la Philharmonie de Paris peut se vanter d’avoir mené une étude d’une ampleur inédite. Cette enquête, le directeur de la Philharmonie l’a voulue sans concessions. « Nous n’avons considéré que le public payant de 16 ans et plus. Il est important de ne pas prendre tous les publics parce que nous aurions eu des résultats certes très flatteurs mais qui ne voudraient rien dire, car les plus jeunes sont des scolaires ou des jeunes qui accompagnent leurs parents. Nous ne pouvons mélanger un public qui vient de sa propre détermination et des jeunes qui viennent en groupe, poussés par les règles de l’école. »

Laurent Bayle considère que les résultats enjolivés « privilégient l’aspect volontariste d’une politique, mais ne disent rien de la santé réelle » d’une institution, avant de conclure : « Nous ne sommes pas dans un exercice d’autopromotion. En la matière, chacun s’est permis de dire ce qu’il avait envie de dire et de faire sa promotion. »

Points de comparaison

Il était très intéressant de comparer les données collectées avec deux études qui avaient précédé de peu celle-ci : l’Enquête nationale sur les publics des orchestres, de l’institut Aristat, compilant plus de 11 000 questionnaires adressés lors de 234 concerts de 13 orchestres différents, et surtout une enquête-choc du sociologue Stéphane Dorin, révélée en janvier 2015, menée auprès de 5000 spectateurs lors de 110 concerts donnés par 19 orchestres, dont on retenait la comparaison suivante : « En 1981, l’âge médian de ceux qui allaient aux concerts de musique classique était de 36 ans. En 2014, il était passé à 61 ans en France, les moins de 40 ans ne représentant que 17 % de l’audience. »

Aristat tombait sur un « âge moyen de 54 ans pour le spectateur des concerts symphoniques », mais l’« âge moyen » n’est en rien l’« âge médian ». Ce dernier est le vrai baromètre, car il « correspond à l’âge permettant de séparer les publics en deux groupes numériquement égaux ». Et là, Aristat, qui œuvrait pour l’Association française des orchestres, reconnaissait que « 50 % des publics ont moins de 63 ans et 50 % des publics sont au-delà ».

À cette aune, les résultats de l’étude de la Philharmonie sont encourageants. Certes, l’institution met en avant un âge moyen de 47,9 ans pour son « public individuel adulte », soit l’âge moyen de la population française. Mais on peut raffiner ce chiffre, il passe alors à 49,3 ans pour l’ensemble des concerts et à 51,3 ans pour les concerts classiques. L’âge médian des concerts classiques est de 54 ans.

Laurent Bayle est très circonspect sur l’idée de comparaison. « Je n’ai pas d’assurance que les deux études auxquelles vous faites référence sont irréprochables sur le plan méthodologique. Le matériau était aussi pollué par d’autres éléments d’autres études, je pense par exemple à une auto-étude de l’Opéra de Paris. Je ne suis pas d’accord avec les enquêtes où on a la réponse avant d’avoir commencé, ou presque ! Par ailleurs, s’il y a 30 ans l’âge moyen avait été de 40 ans, je pense qu’on l’aurait su ! » Le fait que l’âge moyen de la Philharmonie est égal à celui de la population est rassurant aux yeux du directeur du lieu.

En affinant l’analyse, on peut pointer quelques leviers qui ne s’appliquent probablement pas qu’à Paris. Le premier est celui de l’accessibilité à une masse critique d’entrants à travers la politique de prix. Dans cette salle de 2400 places, 450 sont offertes à des tarifs très réduits (entre 15 et 30 $). « Les gens sont obnubilés par leur modèle économique. Si je baisse le prix, vais-je avoir un déficit ? Parfois, on ne regarde pas jusqu’au bout. Par exemple, une institution qui remplit à 80 % n’envisage pas un modèle qui la conduirait à 90 % avec la même recette, mais avec un tout autre projet social par rapport aux générations. Il y a beaucoup de frilosité, parce qu’il y a le modèle économique, d’une part, et de l’autre, l’idée que les jeunes, au fond, ils ne viendront pas. Bon nombre d’institutions restent donc figées sur un modèle qui, au final, n’est pas lisible pour les jeunes. »

L’offre entre semaine et week-end

Avec les acquis des premières saisons, la Philharmonie peut ainsi faire des expériences plutôt inaccoutumées. « Il y a 15 jours, j’ai rajouté un concert Debussy et Ravel en mai dirigé par François-Xavier Roth et nous avons laissé dans un premier temps une vente ouverte sur Internet uniquement aux jeunes et en la limitant à 1500 places. Elles ont été vendues en quelques heures. » La saison prochaine, une 3e Symphonie de Mahler par Esa-Pekka Salonen sera donnée trois fois.

Après avoir raisonnablement rempli les deux premières soirées, la Philharmonie mettra en vente début mai la salle du 3e soir exclusivement aux moins de 28 ans. « À mon avis, elle sera remplie en trois jours », affirme Laurent Bayle. Des moyens « de plus en plus performants sur le plan des logiciels de billetterie » permettent une communication ciblée sur les jeunes de moins de 28 ans. Et ceux-ci réagissent très vite.

L’autre enseignement important est celui de la différenciation de l’offre entre semaine et week-end. « La semaine privilégie le public parisien intra-muros. Plus vous habitez Paris, plus vous avez de liberté de sortir. Nous tendons à considérer qu’il vaut mieux avoir une programmation plus conventionnelle en semaine et plus ouverte en fin de semaine, gravitant autour de l’offre éducative. Et ce que nous observons alors, c’est davantage de primo-entrants, plus jeunes, de niveau d’étude un peu moins élevé avec une présence plus forte d’un public des alentours. »

Laurent Bayle confirme à ce titre une observation des études précédentes : l’offre éducative attire un public difficile à cerner, celui du segment 25-40 ans. Il amène ses enfants, quideviennent des moteurs de consommation culturelle même quand l’adulte n’a pas d’intérêt particulier pour la musique. Évidemment, les 7000 ateliers musicaux ouverts aux publics de tous âges contribuent beaucoup à cet élargissement de l’auditoire.

Chaque cas, chaque ville présente ses particularités. Kent Nagano déclarait lors du récent lancement de la dernière saison que l’OSM avait le public le plus jeune d’Amérique du Nord, mais l’institution n’a pu fournir au Devoir de chiffres, d’études et de comparatifs attestant de la validité de cette intéressante assertion. Il serait intéressant d’aller en profondeur dans de telles données.

Christophe Huss était l’invité de la Philharmonie de Paris cette semaine, à l’occasion des débuts de Charles Richard-Hamelin dans la capitale française.

Concerts de la semaine

Requiem allemand. En l’absence de l’orchestre, toujours en tournée en Europe, le Chœur de l’OSM chantera, dimanche, avec accompagnement d’orgue Ein deutsches Requiem de Johannes Brahms, sous la direction d’Andrew Megill, avec, en solistes, Leslie Ann Bradley (en remplacement de France Bellemare) et Tomislav Lavoie. Jonathan Ryan tiendra la partie d’orgue. Dimanche 24 mars à 14 h 30, Maison symphonique de Montréal.

I Musici. L’orchestre de chambre québécois, dimanche également, partagera la scène avec le violoncelliste Joshua Roman lors d’un concert où sera créée Les scènes de la vie de famille du compositeur québécois Julien Bilodeau. « L’œuvre, un thème et quatre variations pour violon solo et orchestre à cordes de 34 musiciens, s’inspire du concept de la famille, de ses trépidations, de ses joies, de ses inquiétudes et de ses nostalgies, avec ce fort sentiment que le temps passe, mais ne disparaît jamais complètement », explique Bilodeau. Le concert débutera avec Apollon Musagète de Stravinski et s’achèvera avec The Protecting Veil du Britannique John Tavener. Dimanche 24 mars à 14 h, salle Bourgie.