L’insidieux danger de la beauté

La violoniste Anne-Sophie Mutter, aux côtés du pianiste Lambert Orkis
Photo: Antoine Saito La violoniste Anne-Sophie Mutter, aux côtés du pianiste Lambert Orkis

Le récital de la violoniste vedette Anne-Sophie Mutter, qui avait très bien rempli la Maison symphonique vendredi soir, reposait sur deux piliers : Mozart et la musique française. Il s’est aussi déroulé en deux phases : une première moitié extrêmement discutable et une spectaculaire remontée de niveau après la pause, avec une subtile Sonate K. 454 de Mozart, au ton et aux dynamiques très justes, et une sonate de Poulenc marquée par les affres de la guerre, pugnace et contrastée.

La partie fort intéressante à discuter sur le plan musical et stylistique est la première, faisant se succéder la Sonate K. 304 de Mozart, la sonate de Debussy et celle de Ravel. Elle montrait que d’une apparente beauté peut émaner un fatal ennui ou une accumulation de faux-semblants.

Mozart, tout d’abord. D’où sort et à quoi rime cette exposition du thème, décolorée et sans vibrato, semblable à une jérémiade infantile ? Certes, on n’a pas besoin de s’épancher comme le fait Augustin Dumay avec Maria Joao Pires, mais le ton de Hilary Hahn ou Itzhak Perlman est d’une simplicité parfaite. Jamais le vibrato n’était ainsi expressivement banni du jeu soliste à l’époque, surtout pas dans l’exposition d’un thème aussi charmeur.

Dès Mozart, Anne-Sophie Mutter utilise les transitions thématiques pour déployer des nuances infinitésimales, un modèle qu’elle ressert dans la musique française. Anne-Sophie Mutter caresse les cordes de son violon aux sonorités de velours. « Where is the beef ? »

Debussy a toutes les apparences du beau. Toutes les apparences du pastel, évoquant les plus délavées des façades de la cathédrale de Rouen selon Monet. Mais ce n’est pas ça. Il y a de la matière sonore, du « boeuf », dans Debussy comme dans Ravel. Un petit coup d’oreille à Zino Francescatti (Debussy) est indiqué pour voir ce qu’est le style de cette musique quand on ne fait pas dans le tofu non aromatisé.

Anne-Sophie Muter aime cette musique, mais elle l’intègre dans un univers esthétisant affadi hors sujet. Heureusement, le talent et le toucher de Lambert Orkis fait dresser souvent l’oreille. Dans Ravel, Orkis a amené Mutter à s’engager et à donner enfin de la matière à la fin du 2e mouvement et dans le 3e mouvement. C’était un peu tard.

Anne-Sophie Mutter

Mozart : Sonates pour violon et piano K. 304 et 454. Sonates pour violon et piano de Debussy, Ravel et Poulenc. Lambert Orkis (piano). Maison symphonique de Montréal, vendredi 15 mars 2019.