Bernard Haitink, phare discret de la musique

Bernard Haitink a conduit l’Orchestre symphonique de Londres le 10 mars dernier lors d’un concert célébrant ses 90 ans.
Photo: Tolga Akmen Agence France-Presse Bernard Haitink a conduit l’Orchestre symphonique de Londres le 10 mars dernier lors d’un concert célébrant ses 90 ans.
Le chef d’orchestre néerlandais Bernard Haitink a fêté ses 90 ans le 4 mars dernier. Qui est ce phare discret de l’interprétation musicale ? Une édition rematricée de ses intégrales des symphonies de Mahler et de Bruckner vient jeter une lumière pertinente sur l’art de ce chef sobre et réservé, souvent sous-estimé.

Bernard Haitink a été le directeur musical de l’Orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam de 1963 à 1988. Ces 25 années ont fait sa réputation et ancré les piliers de sa discographie. Haitink, formé en violon et en hautbois, puis en direction à Amsterdam, a fait ses débuts avec l’Orchestre de la Radio des Pays-Bas à l’âge de 25 ans. Il en est nommé chef adjoint l’année suivante. Le fameux Orchestre du Concertgebouw lui donne sa chance en novembre 1956, en l’appelant à remplacer Carlo Maria Giulini dans le Requiem de Cherubini, puis lui of fre des postes dès 1959, dont celui de cochef principal (avec Eugen Jochum) en 1961, jusqu’à en faire son chef unique en 1963.

Très rapidement, Philips, la grande étiquette néerlandaise, mise sur Haitink. Le premier enregistrement, la 7e Symphonie de Dvorák, date de septembre 1959. Si Bartók, Ravel et Dvorák sont les premiers enregistrés, Philips constituera surtout à Amsterdam avec Haitink un legs discographique appuyé sur des intégrales de grands compositeurs (Beethoven, Brahms, Bruckner, Mahler, Tchaïkovski).

Curieusement, deux titans de la musique sont largement absents de ce portrait : Haydn et Mozart. De Haydn, Haitink n’enregistrera que les Symphonies nos 96, « Le Miracle » et 99 (reprises dans un coffret The Philips Years paru en 2013). De Mozart, il gravera des opéras pour EMI et, en symphonique, le 3e Concerto pour violon avec David Oistrakh avec les Concerts Lamoureux, l’un de ses premiers disques Philips.

Le choc Mahler
La vie du musicien Bernard Haitink bascule lorsqu’en 1959, il remplace Eduard van Beinum, le directeur musical du Concertgebouw récemment décédé, pour le concert des 75 ans de l’orchestre. Il doit diriger la 1re Symphonie de Mahler. C’est une révélation. Haitink se promet d’apprendre une symphonie par an de ce compositeur à la renommée encore confidentielle, mais dont Amsterdam a toujours préservé la flamme et la mémoire. Dès 1960, Haitink poursuit avec la 5e Symphonie. En septembre 1962 débute avec l’enregistrement de la Symphonie no 1, « Titan», une grande aventure: la réalisation d’une des intégrales discographiques pionnières des symphonies de Gustav Mahler (avec celles de Bernstein, Kubelík, Solti, Abravanel). Haitink ne dérogera jamais au rythme prévu: il laissera mûrir les interprétations et bouclera l’intégrale au tournant des années 1970. Il réenregistrera la Titan en 1972, puis les œuvres vocales au milieu des années 1970. Tous les documents sont inclus ici, y compris la seconde gravure de la 1re Symphonie.

L’écoute ou la réécoute de Mahler- Haitink est très symptomatique de la portée cachée de l’art de ce chef auquel on ne pense quasiment jamais lorsqu’il s’agit de citer des « versions de référence », mais dont l’implacable logique de la démarche s’impose avec force, par exemple dans des écoutes menées sans connaissance de l’identité du chef.

Fait très rare, la notice d’Andrew Stewart contient une analyse que l’on peut s’approprier mot pour mot : « Les lectures mahlériennes de Bernard Haitink présentent une combinaison d’objectivité et de distanciation, de méditation et de détente émotionnelle, de continuité et de tradition. » L’auteur note à bon escient que la simplicité est l’une des stratégies du chef. Il est intéressant de voir que 50 ans plus tard, ce discours est encore plus per tinent puisque entre-temps, nous sommes passés par les paillettes, les feux d’artifice, la poudre aux yeux à coups, notamment, de gros ralentis simulant quelque profondeur.

Techniquement le rematriçage apporte, notamment en écoute Blu-ray, une plus-value très notable en présence, en profondeur et en définition. Le gain est constant, alors que pour le coffret Kubelik-DG, seules quelques symphonies avaient tiré leur épingle du jeu. Ici, on gagne partout en espace et en vie.

À l’opéra comme au concert
Haitink a œuvré auprès d’autres orchestres, tel le Philharmonique de Londres (1967-1979), avec lequel il a enregistré sa première intégrale Beethoven et, chez Decca, une fameuse intégrale Chostakovitch, mais aussi l’Orchestre symphonique de Boston, dont il fut le 1er chef invité entre 1995 et 2004, et l’Orchestre symphonique de Londres, qui lui a of fer t sur sa propre étiquette de nouvelles intégrales Beethoven et Brahms. L’Orchestre symphonique de Chicago, l’Orchestre symphonique de la Radio bavaroise en ont fait de même. Seul son mariage, en Allemagne, avec l’Orchestre de la Staatskapelle de Dresde, en 2002, a fini avant terme, en 2004.

Parmi les fonctions exercées et moins documentées, il convient de mentionner la direction de l’Opéra du Covent Garden de Londres (1987- 2002) et celle du Festival de Glyndebourne (1978-1988).

Les expériences de Haitink à Londres et les publications de l’orchestre symphonique de la capitale anglaise sont fascinantes pour comprendre la remise en question permanente si caractéristique de Haitink : il ne doute pas sur le moment, mais il se remet toujours en question. L’intégrale Brahms du milieu des années 2000 revient largement aux principes qui président à celle d’Amsterdam trente ans plus tôt et tourne le dos à l’élargissement brucknérien de ses enregistrements Philips à Boston de 1990. Plus encore, dans Beethoven, le « vieux Haitink » a tout repensé, notamment les tempos du 2e mouvement de la 7e Symphonie et du 3e mouvement de la Neuvième.

Alors que Bernard Haitink a brillé dans des répertoires spectaculaires (sa Vie de héros de Richard Strauss, elle aussi, tient le haut du pavé, et ses Tchaïkovski sont somptueux — mais, là aussi, qui penserait à aller vers lui ?), dans ces dernières années, les orchestres l’ont surtout sollicité pour diriger Mahler et l’autre compositeur monumental auquel il est associé : Bruckner. L’intégrale Bruckner a été également rematricée en l’honneur de ses 90 ans.

Ce coffret Bruckner ne possède pas l’éminence et l’aura de la boîte Mahler en raison de la très for te concurrence des intégrales Jochum- DG et Wand-RCA. L’approche franche et directe d’Haitink méritait cette magnifique cure de jouvence sonore (aération et présence), mais Philips aurait dû, au même titre que la Titan de 1972 figure dans le coffret Mahler, inclure en prime la sublime 7e Symphonie réenregistrée en 1978.

Haitink a ensuite réenregistré Bruckner et Mahler à l’ère du disque compact, mais ne réalisera jamais plus d’intégrale. Cer tains témoignages, comme la récente Sixième de Bruckner à Munich (BR Klassik) ou la 4e de Mahler sur étiquette RCO Live, sont des monuments. Un peu comme la vie de ce discret géant de la musique.

Concerts de la semaine

Christian Blackshaw. Après le Wigmore Hall de Londres, où il les a enregistrés, c’est à Montréal que le pianiste anglais Christian Blackshaw va donner en quatre concerts répartis sur deux saisons l’intégrale des sonates pour piano de Mozart. Les disques réalisés en public furent une intense révélation, et le moment sera précieux assurément. Détail des deux soirées: Sonates K. 279, 280, 310, 311 et 570, mardi, et K. 281, 282, 283, 330 et 333, mercredi. Mardi 19 et mercredi 20 mars à 19h30, salle Bourgie.

Orchestre Métropolitain. L’OM accueille le violoniste et chef Christoph Koncz, qui jouera et dirigera le 4e Concerto pour violon de Mozart, l’Ouverture, Scherzo et Finale de Schumann et la 2e Symphonie de Brahms. Koncz, 31 ans, incarna à l’âge de 9 ans le prodige Kaspar Weiss dans le film Le violon rouge de François Girard. Chef d’attaque des seconds violons du Philharmonique de Vienne, il a commencé la direction d’orchestre en 2013. Mercredi 20 mars à 19h30 à la Maison symphonique de Montréal. Et mardi 19 mars à 19h30 à Rivière-des-Prairies, et vendredi 22 mars à 20h à Pointe-Claire.

Mahler. Les symphonies. Le chant de la terre. Das klagende Lied. Des Knaben Wunderhorn. / Bruckner. Les symphonies. Te Deum.

Decca, 12 CD et 1 Blu-ray audio stéréo 24bits-96kHz. 483 4643 / Decca, 10CD et 1 Blu-ray audio stéréo 24bits-96kHz. 483 4660