Kronos Quartet, la machine à partager

Il y a quelques semaines, le Kronos Quartet remportait un nouveau Grammy pour sa collaboration avec Laurie Anderson («Landfall», paru chez Nonesuch). Il a lancé depuis deux nouveaux albums, dont le sublime «Placeless».
Photo: Jay Blakesberg Il y a quelques semaines, le Kronos Quartet remportait un nouveau Grammy pour sa collaboration avec Laurie Anderson («Landfall», paru chez Nonesuch). Il a lancé depuis deux nouveaux albums, dont le sublime «Placeless».

La grande majorité des œuvres que jouera le Kronos Quartet samedi à la Maison symphonique n’existaient même pas lorsque le réputé ensemble contemporain a offert son premier concert en 1973. « Toutes ces œuvres ne pouvaient pas exister à nos débuts, estime le violoniste et membre fondateur du quartet, David Harrington. Ainsi, je perçois notre musique comme un torrent de possibilités et d’influences diverses, continuellement en train de se révéler, à nous autant qu’à notre public. »

De la visite rare en provenance de San Francisco : Kronos Quartet, le plus fameux véhicule des nouvelles musiques, s’amène chez nous après une absence sur scène de plus de vingt ans. « Puisque nous ne sommes pas venus jouer chez vous depuis longtemps, il y a beaucoup de musique que notre auditoire à Montréal n’a pas entendue », à commencer par les œuvres commissionnées par le quartet auprès de compositeurs contemporains qui s’inscrivent au corpus Fifty for the Future : The Kronos Learning Repertoire.

« Nous sommes en train de constituer un répertoire de pièces que nous pourrons partager avec d’autres ensembles à travers le monde », 50 nouvelles œuvres d’autant de compositeurs différents (25 hommes, autant de femmes) dont les partitions sont partagées gratuitement. C’est avec l’une d’elles que s’ouvrira le concert de samedi : Zagala, du compositeur égyptien Islam Chipsy, « une pièce vibrante, entraînante et dansante — je pense qu’il y a plein de jeunes quartets qui ont envie de la jouer en ce moment ! »

Éclectique

Il y aura aussi du rock, du Sigur Ròs et la Baba O’Riley de Pete Townshend (The Who), elle-même un clin d’œil au compositeur minimaliste Terry Riley qui a écrit des œuvres à la demande du Quartet depuis le début des années 1980.

Du jazz, aussi : Charles Mingus (Children’s Hour of Dream), le standard Strange Fruit « que je considère être l’une des chansons capitales du répertoire américain », insiste Harrington, ainsi qu’Alabama de John Coltrane, composée en réponse à « l’attaque terroriste » que le Klu Klux Klan a menée dans une église de Birmingham en 1963, faisant quatre jeunes victimes afro-américaines. « L’époque dans laquelle nous vivons, il me semble, commande que les musiciens répliquent à la violence, de quelque manière que ce soit. Pour moi, Alabama était l’une des plus parfaites réponses musicales à ces gestes terroristes, nous tenions à vous la présenter. »

Éclectique ? C’est ça, le Kronos Quartet, depuis bientôt 50 ans. Avec ces quatre virtuoses, les styles musicaux ne sont pas des chapelles, tout mérite d’être entendu, exposé, ce qu’ils font avec appétit, ayant déjà plus d’une soixantaine d’albums à leur actif, des centaines d’œuvres composées expressément pour eux. Il y a quelques semaines, le Kronos Quartet remportait un nouveau Grammy pour sa collaboration avec Laurie Anderson (Landfall, paru chez Nonesuch) ; Kronos a lancé depuis deux nouveaux albums, dont le sublime Placeless, une collaboration avec la compositrice et chanteuse iranienne Mahsa Vahdat.

Oswald, Tagaq et Lizée

« Mais puisque nous jouons à Montréal, nous voulions mettre en vedette le travail de quelques-uns de nos amis canadiens », parmi lesquels John Oswald (ancêtre de l’échantillonnage et inventeur des « plunderphonics ») et Tanya Tagaq, « qui compose pour nous depuis une quinzaine d’années. Je voudrais que tous les ensembles du monde puissent sonner comme Tanya, c’est pour ça que nous lui avons demandé d’écrire pour notre projet Fifty for the Future et qu’ensuite nous partagions sa musique ».

Il y aura bien sûr une nouvelle œuvre de la compositrice montréalaise Nicole Lizée, qui remportait en février le prix Opus de la compositrice de l’année. « Nicole Lizée a déjà composé six œuvres pour nous et travaille en ce moment sur de nouvelles, indique Harrington. C’est l’une des personnes les plus créatives que j’aie jamais rencontrées. Or, si elle sent que son association avec Kronos l’inspire, c’est fabuleux, parce qu’elle nous inspire aussi ! »

Alors qu’à ses débuts, le Kronos Quartet se pinçait en s’imaginant que les Terry Riley, Henryk Górecki, Philip Glass, Steve Reich ou Astor Piazzola lui offraient des œuvres originales, aujourd’hui, ce sont les jeunes compositeurs qui voient leur travail validé par l’intérêt que leur porte le Quartet.

« Oui, je me sens une certaine responsabilité à cet égard parce que, lorsque j’étais très jeune, j’avais décidé que j’allais devenir un musicien, explique David Harrington. Or, la seule chose que cela signifie, et je l’ai réalisé beaucoup plus tard, c’est que j’aurai le loisir de faire de la musique tous les jours de ma vie. Lorsqu’on y pense, la majorité des gens sur la planète n’ont pas la chance de faire ça. Et donc, cela veut dire que j’ai la responsabilité de dénicher la musique la plus incroyable, la plus formidable, les plus belles expériences musicales qu’il me soit possible de trouver, et de les partager avec le plus de gens possible. C’est ça, pour moi, la vraie responsabilité du musicien. »

Kronos Quartet

À la Maison symphonique, samedi, 20 h