Schubert selon Staier et Melnikov: la rigueur pour atteindre la liberté

Le «claviériste» Andreas Staier était de retour mercredi soir à la salle Bourgie après trois années d’absence.
Photo: Josep Molina Le «claviériste» Andreas Staier était de retour mercredi soir à la salle Bourgie après trois années d’absence.

À l’invitation de la Fondation Arte Musica, le « claviériste » Andreas Staier ― il se produit et enregistre tant au clavecin, au piano-forte qu’au piano ― était de retour mercredi soir à la salle Bourgie après trois années d’absence pour y présenter avec Alexander Melnikov, comme lui féru d’instruments historiques, un récital de piano quatre mains qui s’est avéré d’une rigueur remarquable non dénuée de pointes de liberté passionnantes. Le programme du concert de mercredi était à peu de chose près le même que celui enregistré pour Harmonia Mundi paru en 2017.

Genre marginal s’il en est un, plus souvent associé au souvenir de la pratique amateure aristocratique et bourgeoise du 19e siècle qu’à la salle de concert, le piano quatre mains a acquis ses lettres de noblesse avec Franz Schubert, qui lui a confié des oeuvres de haute tenue comme les Variations sur un thème original et l’imposante Fantaisie.

Si ces deux oeuvres dominent le programme présenté mercredi, les pages de moindre envergure entendues dans le même concert s’avèrent, elles aussi, passionnantes : la première des Deux Marches caractéristiques étonne avec ses allures de Scherzo de symphonie et ses évocations de sonneries de cors alors que l’Andantino varié, notamment dans sa section centrale, se révèle superbement effusif, une qualité que son titre ne laisse guère présager.

Les deux hommes échangeant les rôles au retour de l’entracte, c’est un nouveau duo que l’on découvre. Avec beaucoup d’aplomb et une approche très brillante de l’interprétation des ornements, fruit de sa relation privilégiée avec le clavecin, Staier, à la partie supérieure, dicte le caractère et le rythme général des Variations.

Visiblement inspiré par les couleurs du piano Érard de 1859 joué mercredi, véritable joyau de la collection d’instruments de la Fondation Arte Musica, Alexander Melnikov a créé à partir de l’accompagnement en arpèges réguliers dans le registre grave de la cinquième variation un paysage sombre et mouvant qu’il aurait été difficile de faire résonner avec autant de précision sur un piano moderne.

Plus lente et très différente de celle confiée auparavant au disque par les mêmes musiciens, cette interprétation demeure fidèle à l’esprit de Schubert dans la manière de dépasser les cadres traditionnels en y insufflant une liberté et une intensité d’expression toute romantique.

Très discrets sur scène, comme s’ils tenaient à nous assurer de la primauté de la musique sur le spectacle, les interprètes du concert d’hier ont été admirables d’engagement physique et dramatique dans la Fantaisie, soulevant après les déchirants derniers accords de l’oeuvre un public manifestement gagné à la cause de cette musique et de ces deux excellents musiciens.

Andreas Staier et Alexander Melnikov.

Schubert : Marche en si mineur, Quatre Landler, Polonaise en ré mineur, Marche en do majeur, Andantino varié en si mineur, Rondo en la majeur, Variations sur un thème original en la bémol majeur, Fantaisie pour piano en fa mineur. Andreas Staier et Alexander Melnikov, piano Érard. Salle Bourgie du Musée des beaux-arts de Montréal, le 13 mars 2019.