Un «War Requiem» plus que méritoire

<p>Ce «Requiem» s’est déployé de fort belle manière avec quelques grandes intuitions.</p>
Photo: Jean-Sébastien Jacques

Ce «Requiem» s’est déployé de fort belle manière avec quelques grandes intuitions.

À la suite de la grande réussite du concert célébrant, sous la direction de Jean-Marie Zeitouni, les 75 ans du Conservatoire en octobre 2017, l’institution a eu l’idée de profiter de l’absence de l’OSM, parti en Europe, pour revenir à la Maison symphonique de Montréal.

C’est une très bonne idée, parce que comme Jacques Lacombe dirigeait la chose et qu’il a mis un point d’honneur à célébrer des valeurs québécoises, nous avons pu entendre résonner d’excellente manière Sur les rives du Saint-Maurice de Jacques Hétu, qui soit dit en passant ne serait pas déshonorant à emmener dans ses bagages pour un orchestre en tournée.

Le cinéma avant la guerre

Il était plus surprenant d’entendre de la jolie musique de film (le premier mouvement du Concerto pour violon de Korngold) avant le vitriol antimilitariste concocté par Benjamin Britten. Il s’agissait d’exposer au public Abby Walsh, qui a joué le 1er mouvement avec une belle fermeté sur la chanterelle et un vibrato calibré et étudié, mais qui ne nous semble pas tout à fait du même niveau que Marianne di Tomaso et Eliane Charest-Beauchamp au moment où elles sortaient du Conservatoire il y a quelques années. Ce concerto a été accompagné de manière neutre (violons passifs) comme pour faire mieux ressortir la soliste.

Dans à peu près toutes les occasions, partout dans le monde, le War Requiem se suffit à lui-même et n’est pas introduit par une première partie. C’est d’ailleurs mieux pour la disponibilité d’esprit et la concentration des spectateurs. Celle du public de mercredi soir n’a pourtant pas failli.

Nous avons eu quelques craintes en entendant avec quel empressement et avec quelle froideur Jacques Lacombe abordait le « Slow and Solemn » initial de l’oeuvre. Mais l’apaisement et la prière recueillie sont venus uniquement au « Very Slow » de la dernière phrase, cette arche harmoniquement géniale, utilisée de manière récurrente dans la partition. Seconde surprise avec le « Very quick and Agitato » sur le premier poème, trop peu en rupture.

Grandes intuitions

Il n’y eut heureusement pas d’autres passages surprenants de cette nature, et ce sublime Requiem s’est déployé de fort belle manière avec quelques grandes intuitions, comme la véritable sauvagerie du Sanctus, l’idée lumineuse de l’organiste d’une registration lancinante imitant une ambulance sur le laconique « one by one » de l’Offertoire (le poème fustige « la moitié de la jeunesse de l’Europe, décimée un par un »).

Le choeur s’est bien tiré d’une partition redoutablement piégeuse, même si dans Libera me, tout le monde était content de se retrouver sur la reprise de « Dies Irae ». Curieusement, alors que le plus dur (intonation) était fort bien maîtrisé, des choses aussi simples et évidentes que la césure syllabique « di–scu-su-rus », pour éviter que des « s » traînent un peu partout, n’étaient pas observées.

En continuant le travail avec ces jeunes, il faudra leur apprendre que les deux premières notes et syllabes d’une phrase sont aussi importantes que les deux dernières (dans « Confutatis » il y a « Con-fu » qu’il s’agit aussi d’entendre). Il faudra aussi inculquer le respect des forces relatives des pupitres. Si les ténors sont un peu faibles, comme ici, c’est une raison de plus pour les basses de se maîtriser un peu et de ne pas donner dans la testostérone explosive.

Cela dit, ces rendez-vous sont formateurs. Les admirables enfants de l’école secondaire Joseph-François-Perreault garderont d’ailleurs un indélébile et fier souvenir de leur impeccable prestation. Pour notre part, nous espérons que dans la prochaine présentation professionnelle du War Requiem, le chef s’en tienne à un choeur de garçons. Il y a là un enjeu de couleur, mais aussi de symbole, car dans les yeux de Britten ils sont potentiellement la future chair à canon.

Côté instrumental, la prestation a été étonnante (les trompettes, exceptionnelles, la cohérence du petit orchestre). Quant au trio de solistes, c’était le monde à l’envers. La valeur sûre, Aline Kutan, n’a en fait pas la voix pour cette oeuvre. Malgré ses beaux aigus, il faut une soprano capable de vociférations bien plus impressionnantes (Erin Wall au Canada serait un choix parfait, mais en typologie vocale, c’est bien plus Lyne Fortin qu’Aline Kutan). À l’opposé, on n’attendait rien d’Alexandre Sylvestre, qui depuis l’Atelier de l’Opéra de Montréal s’était positionné en voix de basse, mais y péchait par manque d’ampleur dans les graves. Ce War Requiem a montré que Sylvestre est un baryton-basse, avec un registre supérieur qui sort de manière épanouie. Quant à Isaiah Bell, il a la voix parfaite de ténor du War Requiem.

Il était un peu étonnant de voir les deux solistes masculins alternativement assis pendant le Libera me. Certes la soirée a été longue, mais à partir de « It seems that out of battle I escaped », c’est un dialogue entre deux êtres qui est le sel dramatique de toute l’oeuvre. Se tenir debout côte à côte à entendre « I am the enemy you killed, my friend » avant de chanter « Let us sleep now » est la moindre des choses qu’un artiste doit à Britten et à la musique.

Le War Requiem de Britten

Hétu : Sur les rives du Saint-Maurice. Korngold : Concerto pour violon (1er mouvement). Britten : War Requiem. Abby Walsh (violon), Aline Kutan (soprano), Isaiah Bell (ténor), Alexandre Sylvestre (baryton-basse), Choeurs des Conservatoires de musique de Montréal et Trois-Rivières (chef : Raymond Perrin), Choeur et choeur junior de l’école secondaire Joseph-François-Perreault (chef : Pascal Côté), Orchestre symphonique du Conservatoire de Montréal, I Musici, Élèves des Conservatoires du Québec, Jacques Lacombe. Maison symphonique de Montréal, mercredi 13 mars 2019.